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de l'oeuvre

de Jacques Derrida

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Derrida, l'art, l'oeuvre                     Derrida, l'art, l'oeuvre
Les mots de Jacques Derrida               Les mots de Jacques Derrida  

Page créée par le scripteur le 11 janvier 2006.

[Derrida, l'art, l'oeuvre]

Autres renvois :
     

Qu'est-ce que l'art?

     

Derrida, la peinture

     

Le cadre (parergon)

 
                   
                         

Jacques Derrida a-t-il produit sa propre théorie sur l'art, voire sa propre esthétique? Il aurait probablement récusé l'une et l'autre. Toute théorie sur l'art, toute esthétique, relève du logocentrisme, du discours sur l'art dont il se tient à l'écart. Mais il n'était pas dupe. Quelles que soient les précautions prises, il savait que ce qu'il disait et écrivait sur la peinture, le dessin, voire la poésie ou le théatre, il savait que cela s'inscrivait dans une généalogie, une tradition (Platon - Kant - Hegel - Nietzsche - Heidegger - Benjamin - Bataille) dont il était le continuateur, voire le comptable tout autant que le déconstructeur. S'il n'a jamais payé tribut à l'histoire de l'art entendue comme savoir totalisant, il a écrit d'innombrables textes sur des oeuvres, sans négliger leur place dans l'histoire. Partant de ses propres vocables (différance, auto-affection, economimesis, parergon), il a frayé une voie. Il a déblayé le chemin d'une autre approche.

 

- L'art, la différance et son arrêt (parergon).

Partons d'une formulation qui semble résumer le point de vue de Jacques Derrida sur l'art, bien qu'il ne l'ait pas donnée exactement en ces termes : Il y a oeuvre d'art quand la différance est impossible à arrêter. Pour qu'il y ait oeuvre d'art, il faut qu'il y ait différance, il faut une tentative de l'arrêter, et il faut que cette tentative bute sur un impossible. Ce triptyque pourrait être l'une des façons de présenter la pensée derridéenne de l'art. L'oeuvre répand une énergie, un chaos qui entretient, ne serait-ce que par clin d'oeil, le battement de la différance. Elle est porteuse d'une capacité de déconstruction. Il suffit d'un détail, et le processus est en branle : il commande la parole et aussi le silence. Puis il arrive que l'artiste se lasse ou s'épuise. Ça suffit! Il se protège en abandonnant l'oeuvre et en laissant des parerga : suppléments qui la délimitent et la cadrent, qui en déterminent la forme, mais restent fragiles. Il en résulte une stricture (un entrelacs qui ne suture pas). L'arrêt est indécidable, c'est une pliure.

 

- Qu'est-ce qu'une oeuvre?

Si Derrida conteste (peut-être) l'existence de l'art en-dehors du discours qui le supporte, il ne conteste pas qu'il y ait des oeuvres. Tous les arts sont des mises en oeuvre, et Derrida utilise couramment ce mot. S'agit-il pour autant d'oeuvre d'art? S'appuyant sur ses prédecesseurs, il se limite au constat presque empirique selon lequel, entre oeuvre et art, fonctionne une sorte de circularité. Impossible de s'interroger sur une oeuvre sans s'interroger sur l'art; et Derrida passe son temps à lire des oeuvres (et aussi à en écrire sans quitter les marges de la philosophie, qui pourraient être aussi les marges de l'art). D'une part, l'oeuvre est une chose qui excède toute description et se passe de discours (comme khôra). Elle invite à un acte de confiance, d'accueil du monde, préalable à toute interprétation. Il faut désoeuvrer l'objet pour en faire une oeuvre. D'autre part, il est impossible de concevoir un art absolument non-logocentrique, si ce n'est à la place du dégoût. Une oeuvre est délimitée par un cadre, un titre, une signature (ou autre parergon). Elle est le lieu d'une tension, d'une productivité inventive.

 

- Rhétorique, interprétation.

Toute oeuvre, même la plus silencieuse, même la plus abstraite, même la plus déconstructrice, même si elle coupe le souffle, est soumise à la parole. Elle doit la vérité et peut rendre intarissable. C'est son côté rhétorique, logocentrique. Les experts se l'approprient. Elle invite à parler, à interpréter, elle nous commande d'illustrer une vérité cachée. Nous sommes supposés avoir sur elle un droit de regard dont nous devons nous servir.

Le cartouche, le paradigme, le titre ou le modèle qui commémorent, décrivent ou expliquent la généalogie de l'oeuvre, commandent sa place dans un musée ou un lieu d'exposition, mais ne commandent pas les regards des spectateurs, qui ne se croisent jamais.

 

- De la restitution à la surabondance.

Est-il vraiment possible de dessiner? Le dessin, comme la peinture, part d'un manque. Il rend une chose, il la restitue dans ses droits ou sa vérité. Partant d'un frayage invisible, il remplace la vision courante, mais il ne répond pas à la question posée par le manque. Il procède par suppléance ou supplémentation sans résoudre la perte initiale.

Au commencement de l'image, il y a la ruine [d'un présent perdu, d'un signataire disparu]. En traçant une figure, un cadre ou un trait autour de ce qui se disjoint ou se disloque, la peinture se tend, compose avec l'invisible, maintient ensemble. Se sacrifiant elle-même, elle fait don d'une bénédiction. Ce qu'elle rend dépasse et déborde ce qui faisait défaut.

 

- Art et événement.

L'oeuvre est un événement apocalyptique. Pourquoi apocalyptique? Parce que l'oeuvre fixe un certain moment, un temps d'extase qui est aussi un commencement, le début d'un cataclysme. Un événement va se produire qui est irréductible à tout cliché, y compris celui de l'authenticité. L'événement surprend radicalement, il n'a pas d'histoire.

 

- Auto-affection en mouvement, tension.

Se laissant contaminer par des citations externes dont elle répète en elle la pliure, s'écartant d'elle-même, indépendamment de son référent, l'oeuvre declenche un mouvement. Cette capacité mystérieuse, ouverte, infinie que Derrida appelle auto-affection, nous l'expérimentons aussi dans la voix et le temps. Aucun père n'en répond.

Une oeuvre affecte ce qui fonctionne pour moi comme scène primitive. Sa tension tient mon désir en arrêt, me force à changer de peau. Je me plais à la contempler. Je fais le deuil de mes comportements habituels, je m'en désintéresse - j'accède ainsi à cet objet indivisible, que rien n'affecte du dehors, l'oeuvre d'art, qui se reconnaît et se garde elle-même.

 

- Economimesis.

L'oeuvre ne fournit rien d'échangeable. Elle est pure productivité, elle donne dans un jeu gratuit d'imitation, toujours plus, sans salaire autre qu'elle-même, sans limite à toutes les substitutions possibles. Dans cette liberté qui est celle attribuée à l'art, l'humanisme est réaffirmé. Un marché devient possible.

 

- Le beau.

Derrida radicalise la définition kantienne de la beauté. L'objet beau n'a ni finalité, ni but. Nous restons bouche bée devant cet abîme. Une esthétique est celle d'un manque, d'une ruine (ce qui reste après une crue, un déluge qu'on a réussi à contrôler à grand peine). Devant cela nous faisons l'expérience d'un non-savoir, d'une coupure que les mots ne peuvent définir. Nous produisons l'objet beau. Affectés par lui, nous nous plaisons à l'éprouver comme tout-autre.

On voit la bonne forme, elle s'impose à nous, mais la beauté elle-même, on ne la voit pas.

 

- Les discours sur l'art et la vérité.

L'histoire de l'art distingue des genres : la peinture, la photographie, la musique ou le cinéma. Ces subdivisions, comme tous les couples d'oppositions, appartiennent à une tradition dominée par la distinction forme/matière. L'oeuvre déborde et transgresse ce type de distinction. Elle met en mouvement. Elle nous doit une ou des vérité(s) qui ne sont pas celles de l'académisme. A partir de l'oeuvre, plusieurs discours sur l'art sont possibles : stricture tournée vers le dedans, laçage traversant le dehors et le dedans, sériature tendue vers le dehors.

 

- Le tout-autre.

Il y a dans l'art une dimension étrangère au discours, quelque chose d'énigmatique, d'irréductible et inassimilable, une mise en abyme où l'incertitude est infinie. L'oeuvre se met hors de portée du sujet. Elle s'en détache.

Le tout-autre hante l'autoportrait : le signataire (souvent mort) n'a laissé que cette trace d'une présence impossible. D'autres voix en appellent à la mémoire.

Mettre en oeuvre, c'est circoncire.

 

- Ecriture.

Une oeuvre est un texte et se rattache, elle aussi, au texte général.

Elle est appropriation, sélection et choix de mémoire, comme l'archive.

 

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Propositions

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Une "pensée derridéenne de l'art" articule autour de ses propres concepts - différance, auto-affection, économimesis - le rapport au tout-autre

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Tous les arts sont mis en oeuvre

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[Il y a oeuvre d'art quand la différance est impossible à arrêter]

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Dans l'art se révèle, par auto-affection, le cercle ouvert, infini, de la différance

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Dans le dessin d'art, un "clin d'oeil" entretient le battement de la différance

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Une oeuvre d'art préserve un fonds indéterminé, un espace vide où la différence, tremblante, est mise en mouvement

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Cinéma et psychanalyse témoignent d'une seule et même mutation : un détail ouvre la différance

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La salle de théatre, arrachée à soi par le jeu et les détours de la représentation, déchirée par la différance, multiplie en soi le dehors

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Il y a dans l'oeuvre d'art une double mise en demeure : celle qui commande le silence, et celle qui commande de parler

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L'oeuvre est un chaos de lave rouge qui durcit sauf à ne pas coaguler

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La logique de l'oeuvre d'art est celle de la stricture : entrelacer la différance sans la suturer

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Ce qui fait oeuvre, c'est l'arrêt de la série, la séparation de corps : ça suffit!

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[Derrida : Il faut un cadre (parergon) pour se protéger de l'énergie (energeia) de l'oeuvre d'art (ergon)]

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Une oeuvre peut être vue comme événement d'auto-affection de la scène primitive

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Tout commence dans le pli de la citation

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Une oeuvre d'art se détache de sa portée subjective

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Il faut à l'oeuvre une forme circoncise : changer de peau, l'arracher, la greffer, la contourner, tenir le désir en arrêt entre deux mouvements au-delà du cercle

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Le "plaisir désintéressé" produit par l'objet beau ou sublime est un "se-plaire-à" : une auto-affection purement subjective

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Le beau est une structure d'hétéro-affection pure : auto-affection affectée de l'objectivité pure du tout-autre

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Dans le jugement esthétique, l'hétéro-affection la plus irréductible habite l'auto-affection la plus close

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Le privilège de la parole poétique dans l'art tient à un travail de deuil qui transforme l'hétéro-affection en auto-affection

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L'oeuvre n'est divisible que par elle-même, rien ne l'affecte du dehors, jusque dans la dissémination de sa lignée

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Un art ouvre l'incertitude infinie du rapport au tout-autre

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La peinture dans son milieu abstrait (le mur du musée) se détache doublement, comme produit et comme oeuvre : double marque de pliure et de dissémination

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Au-delà de tout genre, l'art suppose, dans un espace quasi-transcendantal, l'éloignement de tout référent perceptible

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Khôra est le lieu où la peinture se fait oeuvre

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La littérature ou l'art sont souvent porteurs d'une déconstruction générale à quoi résistent les appareils conceptuels

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Avec la reproduction photographique, la valeur d'unicité et d'authenticité de l'oeuvre d'art se trouve déconstruite et cesse de dissimuler le politique comme tel

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La peinture rend, restitue, réajuste ou complète ce qui s'est retiré, hors d'usage, hors du tableau

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[Hypothèse de Jacques Derrida : dans le dessin ou dans la peinture, il s'agit de restituer la vue par suppléance, supplémentation ou substitution]

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Par la force du trait, le disjoint fait oeuvre

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Il y a dans l'écriture ou le dessin un "rendre la vue" : don, surabondance, reconnaissance qui précède le savoir, recevoir avant de voir, bénédiction

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Dans toute oeuvre, il y a un sacrifice

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Ce qui fait oeuvre, c'est que les regards des lecteurs/spectateurs ne se croisent pas

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Le trait du dessin est comme un Dieu invisible qui se retire pour laisser place à la figure

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Au commencement de l'image, il y a la ruine

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Avant toute perspective, avant que tout trait soit tracé, un frayage invisible hante le dessin (aperspective originaire)

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Tout dessinateur est aveugle, ou sinon c'est l'opération du dessin ou le dessin lui-même qui compose avec l'invisible

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Il y a dans tout dessin d'aveugle un autoportrait du dessin dans son origine, qui spécule sur sa propre possibilité

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Une oeuvre [d'art] exhibe son propre manque : en cela elle se suffit à elle-même et se déborde, se supplémente

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Le dépareillé induit à penser la vérité de la paire, tout comme le hors d'usage exhibe l'utilité, et le désoeuvrement expose l'oeuvre

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L'argument des deux-souliers de Van Gogh, c'est que la paire, fétichisée, rive à l'usage, tandis que le dépareillé oeuvre selon la logique du parergon : il met en mouvement

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L'oeuvre [d'art] suppose un acte de confiance, d'accueil du monde, qui engage dans la langue et le discours

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La chose que vous regardez [l'oeuvre] n'a que faire de mon discours et s'en passe fort bien

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Toute description d'une oeuvre d'art requiert de nouveaux suppléments descriptifs - que n'épuisent ni le discours sur l'art, ni les cartouches

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Ce qui est commun à l'écriture et à la peinture, c'est que devant le tribunal du logos, elles se révèlent impuissantes à répondre aux questions

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Quiconque écrit sur des arts sans voix (peinture, sculpture, musique) est mis en demeure d'adresser des mots, mais à qui?

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La peinture se passe de langage, demeure hétérogène au discours et lui interdit tout surplomb

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C'est comme s'il y avait deux peintures dans la peinture : l'une coupant le souffle; l'autre volubile, intarissable, reproduisant un vieux langage

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L'oeuvre photographique est photographie de photographie, mise en abyme, livre sans mot, sans énoncé, et même sans image

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Nous sommes, nous qui parlons, l'inutile illustration de l'oeuvre

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La mimesis s'apparente au "pharmakon"

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L'art participe d'une economimesis : économie pure où le propre de l'homme se réfléchit dans sa productivité

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L'economimesis est une économie générale où la voix (la parole, la poésie ou l'art) donne sans recevoir d'autre salaire qu'une surabondance infinie

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Il faut lutter pour faire survivre les oeuvres en fonction de leur force, leur nécessité, leur génialité, leur inventivité productive, dans un espace public ouvert au-delà de l'espace national

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Quand on s'interroge sur l'art, on ne peut pas échapper à une circularité : l'art existe par les oeuvres, et les oeuvres par l'art

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Une oeuvre est un événement apocalyptique : à la fois mise en ordre et ruine

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Dans une oeuvre photographique, à la différence de ce qui se passe dans toute autre image, l'histoire ne précède pas le récit

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Le "parergon" est un supplément à l'oeuvre d'art, ni intérieur ni extérieur, qui la délimite, la cadre et la borde

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Un cartouche est un acte d'écriture discursive, archive ou document testamentaire qui commémore, explique, décrit, raconte l'histoire ou la structure d'une oeuvre

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En tant que parergon (ornement), le cadre d'une oeuvre d'art est appelé comme un supplément depuis le manque de cela même qu'il vient encadrer

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L'oeuvre se reconnaît, se garde et se regarde, non sans ironie, par les cartouches et parergon qui la cadrent

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Dans l'oeuvre d'art, la vérité du cadre est sa parergonalité : il construit (fixe les formes et les oppositions), mais il est fragile (supplémentarité)

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Le cartouche (texte accompagnant une oeuvre) inscrit le récit selon lequel l'oeuvre a un père et une généalogie

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La main d'Adami (ou chez Adami) a pour fonction d'arrêter l'oeuvre : c'est elle qui fait de lui un artiste

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L'oeuvre devient oeuvre à partir du moment où l'espace occupé, investi, structuré par la jouissance de l'artiste, est abandonné

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L'objet-texte [livre, oeuvre] est le reste d'une pliure qui déchire l'hymen, laisse le texte vierge et intact le secret

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Tout titre est pris dans la structure parergonale d'un cartouche : une performance sans présence qui produit l'oeuvre

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Le cartouche, lieu du titre et de la signature d'une oeuvre, est une performance qui n'a lieu qu'une fois mais s'augmente aussitôt, presque à l'infini, jusqu'à l'arrêt qui scelle la crypte

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["Je vous dois la vérité en peinture" : par ce contrat de vérité, les limites du cadre sont transgressées, le tableau est débordé]

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Un art impossible à arraisonner ne se laisserait ni questionner, ni nommer : comme celle du tout-autre, son énergie resterait inassimilable et absolument refoulée

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Un art non-logocentrique occuperait la même place que le dégoût : insubstituable, irreprésentable, innommable, impossible à arrêter, même par le mot qui le désigne

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Tout musée d'art classique et contemporain fonctionne à la gloire et sous la commande du cartouche

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Rendre une oeuvre accessible, c'est soumettre une interprétation à une interprétation

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N'importe qui a "droit de regard" sur une oeuvre : il peut lui prêter des voix, l'interpréter, la développer, en raconter la perspective

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L'archive est appropriation violente, prise de pouvoir, et c'est aussi une oeuvre

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Une oeuvre (ergon) est un "pharmakon" dont aucun père ne répond - comme l'écriture

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Pour dire la vérité de l'oeuvre, le savoir académique se l'approprie, s'y identifie, la restitue au code en excluant son extériorité

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Une ruine devient belle après le passage d'une crue, d'une surabondance qu'elle a emmurée

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Le beau tient à quelque effet parergonal : les Beaux-Arts sont toujours du cadre et de la signature

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La beauté libre s'expérimente par une coupure pure, un "sans" sans finalité qui ouvre le jeu

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La beauté est l'expérience d'un non-savoir irréductible : il y a dans l'objet la trace d'une absence

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La trace du "sans" est l'origine de la beauté

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Pour qu'il y ait sentiment de beauté, il faut que l'objet beau soit coupé de son but; devant cet abîme, nous restons bouche bée

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On ne voit jamais la beauté, et pourtant il y en a, et c'est beau

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Le beau se dit d'une opération subjective qui est passage à la limite entre l'acte producteur et le produit

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Au point critique de la bonne forme, il y a extase : dans la pointe suspendue d'un instant, l'artiste atteint une acmé

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La bonne forme est une conquête de l'espace, elle l'investit, elle le maîtrise, elle s'en empare avec violence

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Tous les discours philosophiques sur l'art le subordonnent à la voix, à la parole, au logos

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Kant construit le concept d'art à partir de la liberté pour réaffirmer le privilège absolu de l'humanisme

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Trois discours sur l'art s'entrelacent : la stricture bien serrée dans un laçage; le lacs qui traverse et disloque les jointures; la série qui supplémente, transforme et détache

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Depuis Kant, le manque est le cadre de toute théorie de l'esthétique

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On a inventé avec le cinéma, il y a un siècle, une expérience sans précédent de la croyance : la spectralité, qu'aucun art ne peut plus ignorer

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L'autre du portrait reste irréductible, il résiste à toute intériorisation, subjectivation, idéalisation

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L'autoportrait, comme n'importe quel dessin, paraît toujours dans la réverbération d'une autre voix ou de plusieurs voix qui en appellent à la mémoire

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Il y a marché de l'art car, l'oeuvre étant détachée de tout référent, il n'y a pas de limite à la surenchère substitutive

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La peinture de Valerio Adami est, comme le travail de Jacques Derrida, un texte

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Chaque oeuvre d'Adami est une scène; le dessin s'arrête au moment où va se produire un événement, un drame

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Mettre en oeuvre la circoncision, c'est aimer l'autre absent

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Je vous dois la vérité en peinture, et je vous la dirai

     


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