| Espacer, c'est mettre de l'écart, interposer. Un autre mot de la langue désigne ce processus : entre. Quand il y a de l'entre... (ceci et cela), il y a de la différence et de la dissémination, même sans sujet, même sans présence. L'archi-écriture est un espacement.
Rien ne vient commander l'espacement. Il ne se fait depuis aucun centre, aucune place préétablie, pas même Khôra ou le subjectile. Sans ce devenir-espace, cette différance irréductible, le passage entre parole et écriture serait impossible.
Cet espacement originel, Jean-Luc Nancy le situe dans la bouche. En ce lieu/non-lieu que Descartes désignait comme celui de la profération, l'âme et le corps se rejoignent sans se toucher. Freud le qualifie de frayage : un retard originaire, plus temporel que spatial, qui expose la pensée à l'éloignement, à la distanciation. Derrida en développe tout un lexique : l'hymen, le supplément, la différance, etc... Un des symboles de ce retard est Oedipe, qui ne deviendra aveugle qu'après-coup.
Le spacieux est ce mouvement qui, par espacement, institue l'espace. On peut l'expérimenter par le dessin ou, en art, par certains instruments comme le passe-partout qui creusent un écart entre le cadre et l'oeuvre. Pris dans une structure ou stricture, cet écart peut se figer en système ou continuer à s'ouvrir. Il entame l'espace, ouvre un lieu où peut se déployer la mimesis, et aussi la peinture. Il indique l'altérité.
Entre-deux, il y a écart, mais aussi suspension des différences.
Le Contemporain joue sur l'espacement pour maintenir des écarts irréductibles. On le trouve dans les télé-technologies, le surréalisme, [et aussi dans ce que le scripteur d'Idixa appelle l'espace vocal].
Une des particularités du peuple juif est qu'il s'interpose entre la voix et la lettre. Ainsi certains retraits maintiennent-ils à jamais l'espacement. |