| La matière première du travail de Jacques Derrida est le texte, ou plus exactement du texte, car il y a au moins deux textes (comme il y a deux écritures) : celui de la métaphysique, qui est clos (car toute trace est scellée dans des systèmes d'oppositions) et l'autre texte, imprévisible, dont la texture est irréductible et inouïe, qui appelle notre tâche et invite à l'errance. Les deux textes coexistent selon une structure de double marque, ce qui n'exclut pas le troisième ou le quatrième texte.
Au départ, du texte se déclenche. Plié sur lui-même, infecté par des citations, incisé par des greffes, il est déjà dédoublé. Il s'étend dans un espace d'écriture fait de restes et d'effets de cadre. Sa généalogie est interdite.
Postulat derridéen : il n'y a pas de hors-texte. C'est un postulat de la modernité qui met en question le privilège du discours. Même si, conventionnellement, on continue à donner au texte un nom propre (son titre), bien qu'on continue à écrire des préfaces [et Derrida lui-même en a écrit un certain nombre], rien ne précède le texte, rien ne l'intitule. En se transformant, il suspend tout commandement, tout bord et tout cadre. Aucun rassemblement n'est possible de l'intérieur. Il affirme son dehors. De l'extérieur, rien ne le borde, tout y est trace. Le réel y fait irruption.
L'auteur-Derrida se résorbe dans le texte, il s'y efface, il en fait un talith qui lui colle à même la peau - mais un talith fini qui doit s'accomoder d'un texte infini.
Nous travaillons sur le texte courant (philosophique, pictural ou autre) en tant qu'il en appelle à un autre texte dont on peut affirmer la trace, ne serait-ce que dans un rire. Cette opération ne modifie pas le texte, elle le laisse intact, mais opère sur lui un travail de déconstruction, de réception, de résonance.
Le discours est la représentation vivante de ce texte. |