| Il y a pour Derrida non pas une écriture, mais deux. L'écriture phonétique, alphabétique, est indissolublement liée à la voix, à la parole, au sujet et au logos; tandis que l'écriture proprement dite ou archi-écriture, celle de la différance, est une force de dislocation du phonocentrisme et du logocentrisme, une différence pure, une différence redoutable. Entre les deux, entre le discours et l'autre texte, il n'y a ni médiation, ni dialectique, ni réconciliation. Pourtant ils ont une racine commune (la trace). Ils communiquent entre eux et coexistent depuis toujours dans la pensée occidentale.
L'archi-écriture est à l'origine du sens. Quand s'inscrit le nom propre, l'unique, il y a violence. Une énergie fait disparaître le "propre". Le jeu de la différence classificatoire peut commencer (quoique pour nous l'écriture ne commence pas, car nous y sommes toujours déjà assignés). Le graphein (trait) se retire au profit du graphème, unité de base de tout système, qui peut se léguer ou se transmettre. Cette auto-affection, à l'origine du dessin comme de l'écriture phonétique, peut être comparée à une circoncision. Le résultat n'est pas un objet. Il n'est ni présent, ni situable dans un lieu. Il n'a pas d'essence. C'est un mouvement qui rend possible le gramme et aussi le logos.
Par la grâce du trait, la vérité s'ordonne, conformément à la loi et à la logique.
L'écriture produit le fils et le système hiérarchique dans lequel s'inscrit l'histoire. Dès l'origine, c'est une machine, une technologie. Elle ne s'arrête sur aucun signifié. Elle ne peut se penser qu'au-delà du bien et du mal, hors de toute éthique. Orpheline, elle se poursuit sans l'assistance d'une parole. Anonyme, affranchie des hiérarchies, parricide, elle est l'errance même. En elle se greffent toutes les citations. Elle écarte la référence.
Les pouvoirs associés à l'écriture peuvent effacer le sujet. En proie à l'inquiétude généalogique, il voit son identité disloquée. Devenant absent, inconscient, il est incapable de penser le processus. Le moi est réduit à une survivance. Les signes fonctionnent même en son absence. Sa place est prise par un autre.
L'écriture supplée à la présence. Quand elle imite, elle remplace. Ni elle ni le langage qui, lui aussi, est d'abord écriture, ne seront jamais la simple peinture de la voix : ils s'y ajoutent (supplément). Ils sont en excès.
Le texte plonge ses racines dans l'écriture, mais sa généalogie est inaccessible. La face du père se retire. La parole vive disparaît. Ce qui reste de la voix est altéré, affecté, infecté par l'écrit. C'est pourquoi Jean-Jacques Rousseau considérait l'écriture comme malfaisante.
Un premier livre mythique s'écrit, qui renvoie à l'idée d'une totalité signifiante, fermée. Mais c'est un leurre. L'énergie destructrice de l'écriture prend le pas. Elle se livre dans l'aphorisme et les turbulences de l'époque.
Avec la fin de l'écriture linéaire, quand la méditation s'éloigne de l'homme, de la raison et de la science, quand l'écriture déborde le langage, la parole s'étend au-delà de la présence du sujet, l'origine se répète et se dérobe à la répétition. On revient toujours au livre, mais dans l'errance. La crise du logos déconstruit les significations, y compris celle de vérité. La science de l'écriture (grammatologie) qui se met en place contribue, comme l'image produite par les télé-technologies, à en finir avec la domination de l'écriture alphabétique.
L'écriture de Jacques Derrida est tout cela à la fois. C'est une fine lame qui le circoncit et le conduit à l'Eden. |