| La lettre derridéenne est, comme celle de James Joyce, inaudible, imprononçable, intraduisible. Dès le commencement, elle n'a ni lieu, ni auteur, ni destinataire. On ne peut rien lui associer avec certitude. Elle n'est qu'un reste. Elle fait trou, sans trajet propre, sans destination ni retour possible. Infiniment divisible, elle pousse à l'espacement.
Ce n'est pas la lettre qui est à la source de l'écriture, mais le supplément, le gramme.
On peut dire que toute lettre a la forme du (i) : elle s'écarte de son propre. En tant qu'élément imprévu, supplémentaire, en trop, elle parasite l'intériorité.
Ces caractéristiques la distinguent de la lettre lacanienne qui est (comme le signifiant ou le phallus) unique, indivisible, indestructible et identique à elle-même.
En poésie, la lettre morcelle le corps du mot. Dans les arts graphiques, elle se donne à voir comme événement, hors langue. Elle n'arrive jamaise à destination.
L'histoire du peuple juif - en tant qu'il s'écarte de son propre - s'ancre dans la lettre. Par la circoncision (milah, qui signifie aussi "le mot") le non-dit devient prononçable - ce qui a pu conduire à une sorte d'orphisme.
|