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Comment Jacques Derrida aurait-il réagi devant ce projet? On n'en saura jamais rien. Nous cheminons dans ce que nous pensons de sa pensée : elle n'appartient à personne, elle s'expose à l'événement, au radicalement autre. La chaussée est instable, elle n'adhère pas au sol. Certains diront que nous lui volons ses idées (par chance, il nous en avait déjà fait don). S'il y a vol, c'est celui d'une place dont il avait anticipé la disparition, celle d'un sujet-auteur. Il soutenait qu'une "citationnalité générale" travaillait tout texte et tout acte de langage. C'est par là que l'écriture commence, c'est par là qu'elle se fait montage ou greffe. Il usait lui-même beaucoup de la citation, au corps de son texte : transformations, déplacements légitimes et illégitimes, immixtion des textes cités et/ou traduits dans le sien et réciproquement (comme dans Glas), qui font de son écriture un acte de déconstruction. Lorsque Geoffrey Bennington a écrit, sans citation, sa Derridabase, il a exprimé à la fois son appui et ses réserves - mais il n'a pas hésité à partager avec lui la publication dans un livre sobrement intitulé : Jacques Derrida, par Geoffrey Bennington et Jacques Derrida.
[Auteur] : En tant que personne, Jacques Derrida n'a eu aucune part à la composition ni à l'écriture de l'Orloeuvre - et pas seulement parce que ce projet a été mis en oeuvre après sa disparition. Comme il le signalait lui-même à propos du fim D'ailleurs, Derrida réalisé par Safaa Tafhy, il ne faut jamais oublier que le personnage dont il est question dans l'Orloeuvre, sous le nom de Derrida, est un personnage fictif, le résultat d'un montage, d'une composition dont on sait (d'un savoir absolu) qu'il est infiniment éloigné de ce qu'a été le Derrida réel.
[Postulat] : Toute écriture est aphoristique, toute écriture altère la parole vive - qu'elle prenne la forme d'une tablette, d'un livre ou d'un site Internet, qu'elle soit écrite à la main ou à la machine à écrire. Toute écriture prélève ailleurs des éléments qu'elle reproduit, une autre fois. Quelque chose de nouveau a lieu.
[Evénement] : L'événement d'une écriture ne se produit pas sur le champ. Il a lieu après-coup, dans un autre temps, quand une autre lecture ou des [télé-]technologies le transforment. Mais alors, après-coup, on se rend compte que c'est une loi qui a été mise en oeuvre, une loi de production spécifique, singulière, inventée pour l'occasion. Il en est ainsi pour l'Orloeuvre, qui par son acte a (performativement) produit une loi de ce genre, qui perdure tant qu'elle perdure.
[Citation] : L'Orloeuvre s'inscrit dans l'"autre logique" de la citation inaugurée par la nymphe Echo : chaque fragment répété d'une phrase la transforme et invente, à son tour, une autre phrase (ou une autre figure, comme le fait Colette Deblé). Ce n'est pas une redite, c'est un engendrement.
[Abandon] : L'écriture orlovienne est orpheline depuis le début. Qu'elle prenne l'aspect d'une lettre, d'un courriel, d'une correspondance ou d'une page, qu'elle se présente avec ou sans signature, c'est toujours un envoi sans expéditeur (ni père ni auteur), sans destinataire, sans adresse ni chemin assuré, un voyage sans retour. Elle n'a pas connu ses destinataires et ne peut les déduire ni les dériver d'aucune logique.
[L'écriture de l'époque] : La méditation contemporaine va au-delà de l'homme, de la raison, et aussi de la science. Elle ne peut s'écrire dans la forme traditionnelle du livre (totalité signifiante), ni dans celle de la logique (avec ses propositions), ni dans un horizon limité à la philosophie, ni même selon la ligne (écriture linéaire).
[Vérité] : Dans la turbulence générale, une rupture a soustrait le texte à l'autorité de la vérité, clôturant une époque (la clôturant, mais ne l'achevant pas, car elle se poursuit). Cette mutation affecte la mémoire, dans ses rapports au psychisme et au simulacre. Elle désorganise et déstabilise l'université.
[Orloeuvre] : l'Orloeuvre, comme tout texte contemporain, affirme son dehors. Puisqu'à l'intérieur de l'objet-livre, il y a déjà du hors-livre, à l'intérieur du site, il y a du hors-site et aussi du hors-web, de l'Orloeuvre, de l'hétérogène au réseau. L'expérience même du lieu en est affectée. Pendant qu'une opération textuelle consume le texte, nous lisons. Ainsi opère la dissémination.
[Projet] : La trace, mise en réserve dans des machines, s'extériorise. Rien ne peut la border de l'extérieur, tout est trace. Plutôt que de l'exorciser, il faut répondre à la demande de déconstruction, avancer des propositions qui s'interprétent les unes par les autres, proposer à l'espace public de nouvelles normes.
[Oeuvre] : L'Orloeuvre est une oeuvre - cela va sans dire, pense-t-on, mais est-ce bien sûr, si l'Orloeuvre est hors l'oeuvre? Disons plutôt que l'Orloeuvre est l'hors d'oeuvre de l'oeuvre, c'est-à-dire son bord, sa préface, son seuil. Car l'oeuvre au sens de Derrida, celle qui s'engendre au-delà du travail, en ces temps de mutation et de déconstruction, est un acte de langage très particulier, un performatif impossible qui ne reposerait sur aucune autorité reconnue. Comme la pensée, l'Orloeuvre résiste à toute tentative de réappropriation.
[Ethique] : On ne peut pas hiérarchiser la pensée. Il n'y a pas de dissociation entre pensée et technique, mais continuité.
[Mise en garde] : Pour ne pas fonctionner comme un théologiciel (c'est-à-dire un logiciel prétendant au savoir absolu) ou comme une machine d'écriture métaphysique, l'Orloeuvre doit laisser sa chance à l'événement. Pour préserver l'incalculable, elle doit rester un jeu. Chaque proposition est performative : elle cite, elle répète des modèles, mais dans le même mouvement elle est absolument singulière. Elle s'aventure hors de la source à laquelle elle est fidèle.
[Constat] : Par structure, l'Orloeuvre juxtapose les sources, les auteurs et les textes. Sachant qu'il est impossible de travailler sur un seul d'entre eux, nous travaillons sur tous à la fois, même quand ils sont incompatibles. Le processus est incontrôlable et intempestif. Il est philosophique, mais aussi perdu pour la philosophie.
[Leçon du maître] : Tout livre de philosophie pure peut être lu sur les marges ou n'importe où. Il n'est pas nécessaire de suivre l'ordre imposé ni de respecter sa construction logique. Moyennant quoi on peut donner l'exemple d'une autre écriture (exemple d'exemple : Foi et savoir).
[Dislocation des idéologies] : l'Orloeuvre prend acte de l'effacement des frontières et des territoires (notamment académiques). Il s'inscrit dans la dislocation du "topolitique". Les technologies dont il se sert sont celles à partir desquelles peut se penser la possibilité d'une nouvelle alliance.
[Une langue inouïe] : L'écriture prend une forme axologique, celle de la philosophie, mais les greffes, transformations et expropriation altèrent la langue, la dérégulent. Entre l'universel et l'idiomatique, l'écart s'agrandit.
[Fidélité] : De même que Jacques Derrida voulait rester fidèle à l'oeuvre de l'autre en tant qu'elle arrive, imprévisible, et qu'il la contresigne, l'Orloeuvre respecte l'axiome benjaminien de la traduction : On ne peut pas toucher à l'original. Aussi fidèle que nous nous proclamions, celui-ci reste extérieur, hétérogène. Il arrive toujours comme une stupéfiante étrangeté. Il nous divise, comme la différence de l'autre en soi.
[Signature] : L'Orloeuvre est signée : le Scripteur. Cette signature est infiniment imitable et recopiable - comme toute signature. Pourtant l'Orloeuvre est inimitable.
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