| Comment Jacques Derrida aurait-il réagi devant ce projet? On n'en saura jamais rien. Nous cheminons dans ce que nous pensons de sa pensée : la chaussée est instable, elle n'adhère pas au sol. S'il y a vol, c'est celui d'une place dont il avait déjà anticipé la disparition. Il a toujours soutenu que l'écriture commençait par la citation, qu'elle était un montage, une greffe. Il en usait lui-même beaucoup, au corps de son texte : transformations et déplacements qui font de son écriture un acte de déconstruction. Lorsque Geoffrey Bennington a écrit, sans citation, sa Derridabase, il a exprimé à la fois son appui et ses réserves.
Toute écriture est aphoristique, toute écriture altère la parole vive - qu'elle prenne la forme d'une tablette, d'un livre ou d'un site Internet.
La méditation contemporaine qui va au-delà de l'homme, de la raison, de la science, ne peut s'écrire selon la ligne (écriture linéraire) ou le livre, lequel est pris dans la turbulence générale. Une rupture a soustrait le texte à l'autorité de la vérité, mettant fin à une époque.
Idixa, comme tout texte contemporain, affirme son dehors. Puisqu'à l'intérieur de l'objet-livre, il y a déjà du hors-livre, à l'intérieur du site, il y a du hors-site et aussi du hors-web, de l'Orloeuvre, de l'hétérogène au réseau. L'expérience même du lieu est affectée. Une opération textuelle consume le texte. Ainsi opère la dissémination.
La trace, mise en réserve dans des machines, s'extériorise. Plutôt que de l'exorciser, il faut répondre à la demande de déconstruction, relier entre elles les propositions, les interpréter les unes par les autres, proposer à l'espace public de nouvelles normes.
Pour ne pas fonctionner comme un théologiciel (c'est-à-dire un logiciel prétendant au savoir absolu) ou comme une machine d'écriture métaphysique, le projet Idixa doit laisser sa chance à l'événement. Pour préserver l'incalculable, il doit rester un jeu. Le projet est incontrôlable et intempestif. Il est philosophique, mais aussi perdu pour la philosophie.
Par structure, le projet Idixa juxtapose les sources, les auteurs et les textes. Il est impossible de travailler sur un seul d'entre eux.
Il n'est pas nécessaire de lire un livre de philosophie dans l'ordre en suivant sa construction logique. Tout livre de philosophie pure peut être lu sur les marges ou n'importe où.
Idixa prend acte de l'effacement des frontières et des territoires (notamment académiques). Il s'inscrit dans la dislocation du "topolitique". Les technologies dont il se sert sont celles à partir desquelles peut se penser la possibilité d'une nouvelle alliance.
Par son style ou par l'organisation de certains de ses textes (par exemple Foi et savoir), Derrida donne l'exemple d'une autre écriture. |