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Le récit de l'Orloeuvre

TABLE des MATIERES :

                            NIVEAUX DE SENS :

 DERRIDEX

Index des termes

de l'oeuvre

de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Derrida, le performatif                     Derrida, le performatif
Sources (*) : Derrida, l'événement               Derrida, l'événement
Pierre Delain - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Galgal, 2004-2013, Page créée le 22 juin 2008 Derrida, dédoublement

[Derrida, acte de parole ou de langage, performatif]

Derrida, dédoublement Autres renvois :
   

Derrida, l'invention

   

Derrida, religion, théologie

   
Les mots de Jacques Derrida Les mots de Jacques Derrida
                 
                       

Dans son recueil de conférences How to do things with words? , J. L. Austin s'interroge sur la façon dont on peut agir avec les mots. Quand une phrase constative est prononcée, elle est soit vraie, soit fausse. Mais quand il s'agit d'une phrase performative, Austin explique qu'elle peut être heureuse ou malheureuse : malheureuse si elle échoue, et heureuse si elle réussit. Supposons que quelqu'un prononce la phrase : La séance est ouverte. Quelles sont les conditions à remplir pour que la phrase soit heureuse, c'est-à-dire que la séance s'ouvre effectivement? Il faut (1) que le sujet parlant soit présent, (2) qu'il ait l'intention d'ouvrir cette séance (il est sérieux), (3) que les circonstances soient appropriées, (4) qu'il y ait une séance à ouvrir, (5) que le locuteur ait le pouvoir légitime de l'ouvrir, (6) qu'il le fasse de manière correcte, (7) conformément aux conventions admises, etc... La liste des cas pouvant aboutir à l'échec est longue. Austin en analyse certains et en exclut d'autres (les cas "non-sérieux"), et se montre finalement sceptique sur la possibilité d'établir des règles générales. Dans cette philosophie du langage ordinaire, le succès ou l'échec d'une telle phrase dépendrait de facteurs multiples et complexes, non systématisables.

Si Jacques Derrida a beaucoup polémiqué contre certains successeurs (auto-proclamés) d'Austin (comme John Searle), il n'a pas contesté la pertinence de cette classe d'énoncés. Il y a effectivement des actes de langage, mais leur structure, selon lui, n'est pas à rechercher du côté de la conscience de l'émetteur ou des destinataires du message, mais du côté de la structure même de l'écriture. Ce ne sont ni les idées, ni les représentations, ni l'intention de l'émetteur qui sont transmises, ce sont des marques. Austin commet la même confusion que Mac Luhan à propos de la communication : quand un message ou une formule comme La séance est ouverte est prononcée, le contexte dans lequel elle sera lue ou entendue est imprévisible. Tout autre peut la déchiffrer. Orpheline, détachée du vouloir-dire ou de l'autorité de celui qui l'a dite, la marque n'a pas de sens en elle-même, elle se dissémine au-dehors. On ne peut trouver aucun critère qui permette de prévoir si la phrase sera heureuse ou malheureuse.

Il ne s'agit pas de contester la nécessité d'une conscience, d'une intention, pour que l'acte de langage fonctionne. Mais cette intention n'a pas de présence à soi. Comme toute parole vive, elle est limitée dans sa portée. Elle contient une irréductible dimension d'absence. Le contexte d'un acte de parole n'étant jamais totalement déterminable ni prévisible, la transmission implique une rupture de l'horizon du sens, une brisure essentielle.

Cela conduit à définir le performatif par une structure au moins double :

1. Il doit contenir un énoncé codé (conventionnel selon Austin), conforme à un modèle itérable : une marque. Un locuteur qui dit La séance est ouverte répète une formule quasiment rituelle, mais il s'expose toujours à l'échec. S'il se trouve hors contexte (même involontairement), si le tiers auquel il s'adresse l'entend ou la lit autrement, alors la phrase ne produit aucun effet. Elle apparaît comme malheureuse, inutile ou parasitaire. Mais, selon Derrida, cela ne change rien à son statut : elle reste, structurellement, un élément d'un énoncé performatif.

2. Emile Benveniste explique qu'un performatif ne se produit qu'une fois (la même formule La séance est ouverte, répétée ultérieurement par la même personne, ouvrira une autre séance). Comme l'avait déjà remarqué Austin, un tel acte unique défie les valeurs et limites établies, il rend caduques les oppositions classiques. Par rapport à Benveniste ou Austin, Jacques Derrida franchit un pas de plus. Il y a dans un énoncé performatif une sorte d'errance. Il échappe à la juridiction de la vérité. S'il fait loi, c'est en inscrivant, irréductiblement, l'altérité dans la répétition. La marque qu'il répète transgresse le code, elle porte en soi son autre. On ne peut en établir aucune science. Toutes les règles imaginables pour stabiliser les actes de langage (les confiner à des formules établies dans des situations adéquates) sont déconstruites, ruinées par la citationnalité générale du langage.

Cette structure double, qui brouille la distinction entre répétition et unicité, Jacques Derrida la désigne par le syntagme "comme si". Avec le performatif austinien, tout se passe "comme si" un événement arrivait; mais ce n'est qu'un événement à la Benveniste (c'est-à-dire calculable, prévisible), ce n'est pas un événement "digne de ce nom".

3. C'est pourquoi le performatif est aussi la cible de la déconstruction. Ce qui fait la force d'un événement est irréductible à son pouvoir, et aussi à toute distinction entre performatif et constatif. L'un et l'autre ne sont que des fictions, des simulacres, tandis que l'événement au sens fort suppose quelque chose de plus, un excès, une oeuvre, l'invention d'une loi singulière. Ici l'analyse du performatif rencontre une autre problématique. Que se passe-t-il dans l'université contemporaine quand, pour différentes raisons qui tiennent à la mondialisation, au cyberespace et à la crise des Humanités classiques, l'activité du professeur engagé dans l'enseignement déborde les limites de l'autorité traditionnelle? Sa profession de foi n'est plus étayée sur un savoir qui occupait la place de la formule conventionnelle de l'acte de langage. Le voici confronté à un autre type d'engagement, au-delà du performatif. Enseigner, professer, c'est s'impliquer dans un acte de parole, c'est se déclarer, s'engager, transformer l'usage et le sens des mots, sans guide ni horizon d'attente. C'est ce que Jacques Derrida appelle, dans un autre vocabulaire, le messianique.

4. Ce concept "derridien" du performatif, assez éloigné finalement de celui d'Austin, est "mis en oeuvre" pour décrire, définir ou analyser des "événements" aussi importants que l'émergence de la loi ou celle la différence sexuelle. Il y a au fondement de la loi un coup de force, une violence fondatrice. Pas de droit sans la force, dit Derrida. Cette irruption performative a pour pendant le fondement mystique de l'autorité du législateur. Si la justice n'attend pas, si elle est requise dans l'urgence et la précipitation, comme une folie nécessaire, s'il ne lui faut ni justification, ni savoir, ni délibération, c'est parce qu'elle s'impose avec la violence d'un performatif. Pour agir dans la justice, il faut inventer chaque fois, pour chaque situation, une règle unique.

L'acte scientifique opère comme un faire de la communauté des savants, où l'inventeur se trouve dans la même situation que le performeur. Il ne suffit pas de trouver (auto-référence), il faut encore être reconnu par un tiers (hétéro-référence), ce qui n'est jamais garanti.

5. Comment concevoir un acte de langage dans des domaines non linguistiques, par exemple la peinture? Je vous dois la vérité en peinture a dit Cézanne peu avant sa mort. En tant que discours, cette promesse était performative, mais on ne peut pas traduire une vérité en peinture, on ne peut que la faire, et puis la dater et la signer, un autre acte performatif qui se répète de tableau en tableau - mais jamais complètement identique. La signature indique une source unique (l'auteur), à condition qu'on croie en ce témoignage. Seul un témoignage peut, par-delà toute preuve, promettre la vérité. C'est lui le secret de la croyance (la fiduciarité), même quand elle s'interrompt. Le peintre qui témoigne en engage d'autres après lui (comme l'a fait Cézanne), y compris quand il ignore le contenu de cet engagement [l'engagement futur d'un autre, qui lui est inconnu], qui est pour lui un schibboleth. Ce qui vient à exister est appelé par l'autre.

Que ce soit dans l'université ou dans le champ de l'art, produire une oeuvre, c'est faire arriver quelque chose, c'est produire un événement qui ressemble à un acte de langage performatif, mais le déborde. Un tel événement engage. En transformant l'usage et le sens des mots et des images (catachrèse), il mobilise des affects. Une oeuvre "digne de ce nom" n'est pas seulement performative [à la façon des objets d'art qui ne font que reproduire des styles ou des genres]. En produisant les conventions, formulations et critères qui la légitiment, elle est capable de susciter l'acquiescement, le "oui", la croyance.

 

 

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Propositions

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Il n'y a pas de performatif pur, car tout acte de langage est travaillé par une "citationnalité générale"

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Toute marque, fût-elle orale, est un graphème : ce qui reste d'une coupure qui l'a séparée de son référent ou de son signifié d'origine

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Une écriture est une marque déchiffrable par un autre : elle est constituée par son itérabilité

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L'itérabilité de la marque ne laisse intacte aucune opposition; elle porte en soi son autre, sa re-marque qui la parasite et lui interdit de sa rassembler auprès de soi, de se réapproprier

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[Dans l'énoncé performatif, le plus événementiel qui soit, l'intention et l'assistance sont irréductiblement absents]

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La conscience intentionnelle n'est pas indivisible; elle est structurée a priori par l'itération, qui y introduit une brisure essentielle

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Là où il y a performatif, c'est "comme si" un événement arrivait - mais ce n'est pas un événement digne de ce nom

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La force d'un événement est irréductible au pouvoir d'un performatif

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Produire une "oeuvre" dans l'université, c'est faire arriver quelque chose au concept de vérité et d'humanité

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"Par l'acte performatif qui lit et écrit la différence sexuelle, tu es appelé à exister"

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L'itérabilité transgresse le code ou la loi qu'elle constitue; elle inscrit a priori, de façon irréductible, l'altération dans la répétition

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En tant qu'écriture, la différance suppose une absence spécifique, qui ne saurait (être) une modification de la présence

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Paradoxe du "oui" : il lance une machine de production et de reproduction dont il ruine le modèle

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Le projet même de la théorie des "speech acts", dans sa version austinienne, rendant caduques les oppositions classiques, on ne peut en établir aucune science

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L'"indépendance" inconditionnelle de l'université l'expose aux forces du dehors; se dissociant du fantasme de souveraineté indivisible, elle oeuvre aux limites de l'autorité performative

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Le témoignage est à la confluence des deux sources de la foi : en promettant la vérité par-delà toute preuve, il atteste de l'indemne (sacralité) et du fiduciaire (croyance)

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Le secret de l'expérience testimoniale se livre dans l'interruption absolue du rapport à l'autre : en déjouant toute contemporanéité, elle ouvre l'espace même de la foi

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[Derrida : Aucun code n'a d'autorité comme système fini de règles, car il est lisible par tout tiers susceptible d'en identifier les marques]

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Le "oui" de l'affirmation ressemble à un acte de langage performatif : il ne décrit ni ne constate rien, il engage en répondant, jusqu'au point où il est débordé par ce qui vient

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[Derrida, date et signature]

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Ce que je suis, ici, maintenant à cette date, est un schibboleth

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Jacques Derrida propose des textes dont la performance défie les valeurs et limites oppositionnelles - ce qui soulève la question de la vérité, sans tomber sous sa juridiction

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L'écriture performative de Jacques Derrida, qui transforme l'usage et le sens des mots, n'est jamais dépourvue d'affect

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[Toute oeuvre qui produit les conventions, formulations et critères qui la légitiment, est performative "au-delà du performatif"]

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En disant "comme si", nous faisons une chose troublante qui ressemble à un simulacre; nous supposons qu'un événement a lieu

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La modalité du "comme si" semble appropriée à ce qu'on appelle des "oeuvres"

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Inventer une écriture, c'est créer, dans chaque situation, la loi d'un événement singulier

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La loi est fondée sur un événement performatif, une décision de l'autre dans l'indécidable, qui ne peut appartenir à ce qu'elle institue

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L'opération qui revient à faire la loi - fonder, inaugurer, justifier le droit - consiste en un coup de force, une violence performative et interprétative

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On n'obéit pas aux lois parce qu'elles sont justes, mais parce qu'elles sont lois; c'est le fondement mystique de leur autorité, elles n'en ont point d'autre

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La structure fondamentale du droit est tautologique : il se pose en mettant performativement en oeuvre les conventions qui décrètent quelle violence est légale ou illégale

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Pas de droit sans la force : Il n'est pas de droit qui n'implique en lui-même une force autorisée, qu'il est justifié d'appliquer

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La justice est toujours requise dans l'urgence et la précipitation, avec la violence irruptive d'un performatif

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Agir par devoir ou respect de la loi, c'est inventer chaque fois, pour chaque situation unique, la règle et l'exemple de la justice

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A aucun moment on ne peut dire qu'une décision est purement juste, légale ou légitime - car pour qu'il y ait décision, il faut chaque fois réinventer la loi

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Un acte performatif, en peinture, ne saurait être intentionnel ni traduisible en discours : il agirait, comme un passe-partout, sans endetter ni promettre de vérité

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La signature de Cézanne est associée à un événement dans la peinture qui en engage plus d'un à sa suite

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"Professer" est toujours un acte de parole performatif : c'est s'engager, par une promesse publique, à témoigner de son savoir

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L'acte scientifique est lié par essence au savoir et au "faire" de la communauté scientifique; il est structurellement performance, performativité, technoscience

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L'évènement inventif réunit deux fonctions hétérogènes : le faire et la description, le performatif et le constatif, l'auto-référence et l'hétéro-référence

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Le "messianique" est doublement indéterminé : (1) aucun savoir, théorie ou épistémé ne le guide (2) comme performatif à venir, il n'entre dans aucun horizon d'attente

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