| On ne peut pas dissocier la religion d'une date, d'un lieu, d'une situation, d'une langue - voire d'une nation. Le mot vient de Rome. Il reste marqué par Rome et se dit en latin.
Les religions croisent deux sources, deux veines distinctes (dont on trouve une trace dans l'étymologie) :
- la religion (relegere en latin) incite au respect, à faire halte devant le pur, l'intact ou le vivant, qui est ce que Derrida appelle l'immun ou l'indemne, sa chose, son essence. Elle partage cette logique avec la science et la raison. Pour préserver ou restaurer sa pureté, elle doit s'en prendre en elle-même à ce qui la menace, par un mécanisme d'auto-immunité.
- un lien fiduciaire d'où découle toute croyance, toute foi, y compris en la science, la machine et les télé-technologies. Ce lien (religare en latin) présuppose un même lieu d'origine, un principe, une abstraction qui ouvre l'autre, l'infinitise, avant tout lien social. En ce désert, en ce lieu de retrait, le crédit se fonde. Le tout-autre répond mais se dérobe aussitôt.
Ces deux sources se combinent dans l'exigence sacrificielle, dans l'effet phallique, dans les télé-technosciences contemporaines, et aussi dans la marchandise. Marx ne s'y est pas trompé. Il a fait de la religion son paradigme de référence. Le mouvement même qui nous y attache nous en arrache. A chaque fois qu'on promet une vérité, on invoque le témoignage d'un dieu, son altérité absolue, mais en même temps on y résiste. Une religion encrypte les sources de la foi.
Ce qui se fait aujourd'hui au nom de la religion (les voyages du pape, les pélerinages à La Mecque et aussi les crimes) est une relance des vieux spectres.
Aucune religion n'est sortie indemne de la shoah.
Héritant d'un judaïsme de sortie de la religion, Derrida ne rejette pas l'héritage. Son discours est athéologique, mais son rapport à Dieu est complexe, ambigü et inconfortable. Il y a toujours danger de réappropriation théologique. |