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Le récit de l'Orloeuvre

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de Jacques Derrida

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Derrida, judaïsme                     Derrida, judaïsme
Source (livre) : Les mots de Jacques Derrida               Les mots de Jacques Derrida
Pierre Delayin - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Idixa, 2004-2009, Page créée le 2 septembre 2005 L'hébreu vient d'au-delà du fleuve

[Derrida, judaïsme, judéités]

L'hébreu vient d'au-delà du fleuve Autres renvois :
   

La Cabale cachée de Jacques Derrida

   

Derrida, la Cabale

   

Derrida, la religion

Derrida, la tora

                 
                       

Jacques Derrida évoque souvent sa judéité. Dès l'âge de 13 ans, en 1943, obligé de s'inscrire dans une école juive, il avait choisi l'absentéisme et l'errance, inaugurant un mode inouï d'appartenance (sans appartenance) à un judaïsme (sans judaïsme) avec lequel il allait passer sa vie à s'expliquer.

Qu'est-ce qu'être juif? Ce n'est pas pratiquer une religion, encore moins faire partie d'un peuple ou d'une nation. On ne trouvera chez Derrida aucune définition positive de l'être-juif. Il ne s'appuie sur aucun savoir, mais se dit juif. Il se confie ou se confesse, et ne prescrit rien. Son positionnement est ambigu. S'il s'est retranché de la communauté, s'il constate la fin du judaïsme, comment est-il, lui, le dernier des juifs? Il habite ce qui reste du judaïsme (comme tous les autres Juifs) et ne cesse de pleurer la fin de ce à quoi il ne contribue que de manière oblique.

Certains lecteurs s'étonnent. Comment ce pourfendeur de la métaphysique peut-il se poser en nouveau Moïse, prophète en attente d'un messianisme à venir, héritier? Comment peut-il affirmer qu'il s'est séparé de sa famille presque le jour de sa naissance, et en réalité ne jamais la quitter? Comment peut-il se tenir à l'écart de tout rituel, et toucher chaque jour qu'il le peut le talith hérité de son grand-père? Le paradoxe est profond. Quand, par un acte manqué, il a perdu la bague de son père, il l'a transformée en l'anneau d'une alliance irréfragable, ravivée par la blessure ouverte de sa circoncision. Mais l'expérience qu'il évoque n'a rien d'ethnique. Elle est universelle. C'est celle de tout homme.

Pourtant, c'est lui qui le dit, la logique de son écriture et sa position citoyenne sont organisées à partir de son être-juif. Si l'ouverture à l'avenir est l'essence minimale du judaïsme, elle est aussi l'axiome de la déconstruction, et aussi ce qui ruine toute distinction, y compris entre juif et non-juif. Le Juif n'ayant rien en propre - sauf son nom, l'expérience juive est d'emblée frappée d'obscurité, d'incertitude, mais on ne peut ni la refuser, ni l'arrêter.

L'être-juif entre dans la langue comme blessure. Un secret est confié, à charge pour celui qui accepte, par un Oui, d'en être dépositaire, de le garder, le préserver. Sur la base d'une élection incertaine, dérisoire, injustifiée, le Juif porte une dette, une culpabilité, une responsabilité qui le condamnent à réparer un dommage. Victime d'une injustice, il doit être porteur de la justice la plus juste. Il est pris dans une surenchère toujours plus exigente.

Resituons la question. A quel judaïsme Jacques Derrida se réfère-t-il? Un judaïsme non religieux, voire athéologique, assuré de l'absence de dieu, séparé du peuple juif, disloqué, disséminé. En expérimentant le tout-autre au point de l'origine du sens, de l'ouverture de l'historicité, de la différance, cette judéité inséparable du judaïsme historique prolonge l'alliance avec l'imprononçable - celle du talith. (Un + n), c'est aussi la formule du texte. En revendiquant un autre Abraham, il ne rompt pas avec l'enseignement des rabbins. Au contraire il le prolonge, mais dans la langue de l'autre, la seule dont il dispose, celle que lui a léguée sa généalogie.

Dans l'Etat d'Israël, avec ses effroyables ambiguités politiques, ces tensions font retour, comme un schibboleth.

On aboutit à une injonction paradoxale. A ma gauche, une déconstruction radicale de la tradition juive, une rupture. A ma droite, le dernier espoir qu'elle se prolonge, en substituant à ses rites et valeurs, de la circoncision à la sainteté, d'autres mots qui les renouvellent à partir d'autres lieux, comme celui de khôra.

Ainsi le reste d'Israël persévère-t-il dans sa place.

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Propositions

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Injonction faite au Juif non communautaire : "Garde le juif en toi, Garde le secret qui t'a été confié, Garde-toi du judaïsme"

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"Je suis la fin du judaïsme"

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Jacques Derrida inaugure un judaïsme de sortie de la religion, hérité de son peuple mais détaché de lui

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J'habite ici ce qui reste de judaïsme

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La question de l'"être-juif" organise à peu près toute la position citoyenne de Derrida et structure la logique de son travail de pensée et d'écriture

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Le juif se situe au point de l'origine radicale du sens, là où l'histoire s'ente dans la lettre

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Le juif élit l'écriture qui élit le juif en un échange qui est l'historicité même

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L'essence minimale de la judéité est l'ouverture de l'avenir

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On ne peut pas séparer le judaïsme (culture, religion) de la judéité (essence juive)

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Le Juif n'a rien en propre, sauf son nom, qui est imprononçable : schibboleth

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L'"être-juif" déconstruit la distinction entre authentique et inauthentique, voire toute distinction conceptuelle

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Une surenchère hyperbolique gouverne le rapport du Juif non communautaire au judaïsme : "Moins tu es juif, plus tu l'es"

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Quand Derrida se réfère à la tradition juive, sa fidélité est celle de la déconstruction

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La circoncision est une alliance hétéronomique (sans l'aide de la vérité, le juif circoncis est plus nu)

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Derrida a toujours associé les concepts d'écriture et de différance à la brisure de la loi de Moïse

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L'affirmation du judaïsme a la même structure en anneau que celle de la date

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L'irréductible référence à l'Un sépare la logique du talith de celle du voile : (Un + n) ne se multiplie que la première fois

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La différance de Derrida suppose une réception de texte(s) comparable à celle de la Cabale

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L'alliance est rompue sur tous les plans

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"Je suis le dernier des Juifs" [dit Derrida] : le plus indigne par son déracinement, et aussi le plus juif car le seul survivant qui puisse sauver la responsabilité devant l'élection

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"Être né juif" est un héritage qui ne peut ni se renier ni se dénier

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Il ne suffit pas qu'on m'assigne un "tu es juif" pour que je souscrive un "Oui, je suis un Juif"

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Il est difficile et vertigineux de dire "Moi, je suis juif", en sachant et en voulant dire ce qu'on dit, car l'expérience de l'être-juif est celle d'un non-savoir

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On ne peut arrêter en soi l'obscure et incertaine expérience de l'héritage juif

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J'ai perdu l'anneau de mon père, cette partie de moi dont le secret est jeté dehors, dans le pli d'un retour sur soi, d'un nouveau départ décisif pour l'alliance

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Je me sens l'héritier, le dépositaire d'un secret très grave auquel je n'ai pas moi-même accès

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Dès 1963, Derrida se voit comme un nouveau Moïse qui porte à l'autre la Table nouvelle de l'écriture

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[Jacques Derrida fait don d'une écriture poétique qui fait du texte signé un talith]

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Jacques Derrida signe "Ich", l'homme hébraïque, mais comme un chiasme : inversé, disloqué, disséminé

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La certitude de l'absence du Dieu juif définit la modernité et commande toute l'esthétique et la critique modernes

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Tout homme, circoncis par la langue, est Juif

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La révélation abrahamique (Terre promise) n'est pas seulement un événement : elle ouvre et engage l'historicité de l'histoire dans l'horizon messianique

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Le mot "Juif" n'entre pas dans la langue comme appellation, mais comme blessure

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Une élection secrète voue le juif au silence

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Appartenir au judaïsme est incroyable, inouï et ineffaçable

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Le juif est condamné à réparer un dommage, une lésion, un tort qui le hante et pousse la parole au bord de tout langage

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L'idée d'un être-endetté originaire (culpabilité, responsabilité), avant tout contrat, est inexplicablement couplée avec celle du juif

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Le Juif exige d'être plus juste que la justice : il en jouit

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Un rabbin est un sage investi du droit de circoncire la parole

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Scar (coupure/cicatrice) : c'est l'eschatologie de la circoncision - car du jour de sa naissance l'enfant n'appartient plus à sa famille

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Derrida élabore, dès ses premiers textes, une topologie paradoxale de l'appartenance

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En se retranchant de la communauté, un Juif se fait moins juif et aussi plus juif

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L'élection juive est suspendue à une incertitude qui affecte aussi la réponse "Je suis juif"

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Qu'il y ait encore un autre Abraham, voilà la pensée la plus ultimement juive : plus juive, plus que juive, autrement juive, voire autre que juive

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Il y a dans l'identification au "reste d'Israël" (théologie d'Isaïe) une dimension messianique - qu'assume Jacques Derrida

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Circoncision, je n'ai jamais parlé que de ça : limites, marges, marques, clôture, anneau, alliance, don, sacrifice, écriture du corps, pharmakos, coupure, ...

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Le talith ne cache rien, ne montre rien : il se touche, se caresse et rappelle à chacun, singulièrement, la loi

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La destinée du peuple juif est de s'interposer entre la voix et le chiffre

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Le juif pleure la voix perdue en larmes noires comme trace d'encre

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Jacques Derrida a inauguré une autre modalité du juif laïque : celle des Tables brisées

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Déconstruire la déconstruction, ce serait pousser aussi loin que possible un discours hyper-athéologique, tout en ne cessant de méditer la culture abrahamique

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Derrida / Levinas / Jabès / Kafka se situent dans le même horizon juif de sainteté : réparer l'oubli de la lettre

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Avec Lévinas, le judaïsme comme expérience de l'infiniment-autre se produit comme logos

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On pourrait aujourd'hui surnommer l'état présent de l'Etat d'Israël : schibboleth

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Une des logiques les plus formalisées et irréductibles que Derrida a signées, sous le nom grec de khôra (le lieu), est en affinité profonde avec l'un des noms du Dieu des Juifs : le Lieu

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[Derrida, le talith : une alliance avec l'imprononçable]

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Rien pour moi ne compte plus que ma judéité qui pourtant, à tant d'égards, compte si peu dans ma vie

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Ce qui met Jacques Derrida en mouvement - la promesse d'un tout-autre, ailleurs, dans l'attente d'une langue - est inexplicable sans sa généalogie judéo-franco-maghrébine

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Le mot "Juif" est plus profond en moi que mon propre nom, plus près de mon corps qu'un vêtement et que mon corps même

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Derrida a reçu le nom hébraïque d'Elie : signe d'élection, don caché, appel silencieux d'un prophète

Jacques Derrida à Ris-Orangis en 2004

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