| Jacques Derrida évoque souvent sa judéité. Dès l'âge de 13 ans, en 1943, obligé de s'inscrire dans une école juive, il avait choisi l'absentéisme et l'errance, inaugurant un mode inouï d'appartenance (sans appartenance) à un judaïsme (sans judaïsme) avec lequel il allait passer sa vie à s'expliquer.
Qu'est-ce qu'être juif? Ce n'est pas pratiquer une religion, encore moins faire partie d'un peuple ou d'une nation. On ne trouvera chez Derrida aucune autre définition de l'être-juif que celle de sa propre expérience. Il ne s'appuie sur aucun savoir, mais se dit juif. Il se confie ou se confesse, et ne prescrit rien. Son positionnement est ambigu. S'il s'est retranché de la communauté, s'il constate la fin du judaïsme, comment est-il, lui, le dernier des juifs? Il habite ce qui reste du judaïsme (comme tous les autres Juifs) et ne cesse de pleurer la fin de ce à quoi il ne contribue que de manière oblique. Certains lecteurs s'étonnent. Comment ce pourfendeur de la métaphysique peut-il se poser en nouveau Moïse, prophète en attente d'un messianisme à venir, héritier? Comment peut-il affirmer qu'il s'est séparé de sa famille presque le jour de sa naissance, et en réalité ne jamais la quitter? Le paradoxe est profond. Quand, par un acte manqué, il a perdu la bague de son père, il l'a transformée en l'anneau d'une alliance irréfragable, ravivée par la blessure ouverte de sa circoncision.
Pourtant, c'est lui qui le dit, la logique de son écriture et sa position citoyenne sont organisées à partir de son être-juif. Si l'ouverture à l'avenir est l'essence minimale du judaïsme, elle est aussi l'axiome de la déconstruction, et aussi ce qui ruine toute distinction, y compris entre juif et non-juif. L'expérience juive est d'emblée frappée d'obscurité, d'incertitude, mais on ne peut ni la refuser, ni l'arrêter.
L'être-juif entre dans la langue comme blessure. Un secret est confié, à charge pour celui qui accepte, par un Oui, d'en être dépositaire, de le garder, le préserver. Sur la base d'une élection incertaine, dérisoire, injustifiée, le Juif porte une dette, une culpabilité, une responsabilité qui le condamnent à réparer un dommage. Victime d'une injustice, il doit être porteur de la justice la plus juste. Il est pris dans une surenchère toujours plus exigente.
Resituons la question. A quel judaïsme Derrida se réfère-t-il? Un judaïsme non religieux, voire athéologique, assuré de l'absence de dieu, séparé du peuple juif, disloqué, disséminé. En expérimentant le tout-autre au point de l'origine du sens, de l'ouverture de l'historicité, de la différance, Derrida continue l'alliance avec cette judéité inséparable du judaïsme historique, avec un autre Abraham encore plus juif que juif.
On aboutit à une injonction paradoxale. A ma gauche, une déconstruction radicale de la tradition juive, une rupture. A ma droite, le dernier espoir qu'elle se prolonge, en substituant à ses rites et valeurs, de la circoncision à la sainteté, d'autres mots qui les renouvellent à partir d'autres lieux, comme celui de khôra.
Ainsi le reste d'Israël persévère-t-il dans sa place. |