Il fut (peut-être) un temps où le juif était celui qui respecte les préceptes de la tora : Nous ferons et nous entendrons. Le nom du père, la religion de la mère ou d'autres facteurs généalogiques comptaient autant que la mise en oeuvre du rite. Mais chacun sentait que dire Moi, je suis juif, n'était pas réductible à ces éléments factuels. On se doutait que le juif était, aussi, autre chose, qu'il était porteur d'un secret, d'une élection, d'une expérience ou d'un je ne sais quoi énigmatiques, d'une judéité sur laquelle on n'arrivait pas à mettre de mot, mais qui était l'essentiel. Après la shoah et le retour à Sion, on n'a guère progressé, et la création de l'Etat d'Israël ajoute encore à la confusion.
Etrangeté.
"Juif" est une désignation collective, mais les juifs s'assemblent difficilement. Ils sont différents les uns des autres, et aussi différents d'eux-mêmes. Rechercher un dénominateur commun est voué à l'échec. Le Juif s'arrache à sa propre origine et ne maintient son être qu'en étant étranger à ce qu'il est et aux autres. Il inscrit cette étrangeté dans l'humain, comme une Chose. S'il est en exil, c'est à cause de sa propre disparité.
Il peut être illégitime, car il a déjà renoncé à son unité.
Peuple, nation.
Le judaïsme peut passer pour une religion, mais avant tout les juifs sont un peuple, un peuple singulier porteur d'une mémoire et qui prétend (en outre) transmettre un message universel, à tort ou à raison. Ce peuple ne s'attache pas à un dieu, mais à l'être. Il est une parole de libération. Son dieu est celui qui dit "je", alors lui aussi dit "je".
Les juifs ont fini par croire à leur élection et à l'unicité de leur expérience. Ils ont payé cher cette croyance et y ont renoncé, de facto, quand ils ont créé une nation moderne sous le nom d'Israël. Cette nation est légitime, c'est l'exercice d'un droit, mais elle diffère du peuple juif.
Loi.
Le juif est attaché à la loi, mais cette loi n'est jamais univoque. Il y a la loi écrite, la loi orale, et aussi la troisième (athée), et encore d'autres au-delà de la loi, car le juif se définit (aussi) par son surplus.
Nominalisme.
Pour Sartre, "Juif" est un nom spécial, sans contenu. Est désigné comme juif celui qui se trouve dans une certaine situation.
Dette.
Le sentiment d'un endettement originaire ou d'une assignation spécifique du juif à une certaine place reste inexpliqué.
Voix, invocation.
Le juif est méprisé car il rappelle que la voix est perdue. Cette voix fragile qui s'est retirée, il l'écrit, il l'écoute. Il désire être écouté lui-même, jusqu'à s'y identifier.
Modernité.
Le judaïsme est moderne. Il l'a toujours été. Depuis le début, par sa tendance à la surenchère, il était prédestiné à la postmodernité. Il a été aux premières loges du basculement dans la pensée, la vie sociale, l'économie et l'art.
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