| La circoncision, dit Derrida, je n'ai jamais parlé que de ça. Que veut-il dire? Qu'une foule de mots en sont des équivalents : limite, marge, marque, clôture, anneau, alliance, don, sacrifice, écriture du corps, pharmakos, coupure, ... Qu'ont-ils en commun, tous ces termes?
La circoncision n'a lieu qu'une fois, comme le poème - comme la naissance ou la mort. On n'en a aucun souvenir. Et pourtant, on s'en rappelle. C'est la mienne, je la sens dans mon corps, hors-langage, je suis circoncis. Je la répète, je la réactive, je rouvre la plaie. Chaque fois que je m'enveloppe du talith ou que je le touche, je m'en souviens comme ce qui n'a jamais eu lieu. Dès la naissance, son eschatologie opérait déjà.
C'est un événement violent, excessif - qui peut cacher un désir de meurtre. Le pourtour est coupé, laissant un reste qu'on jettera, le prépuce. L'épanchement est suivi d'un arrêt, une cicatrisation. Mais entre-temps, il y a la plaie qu'on enveloppe de linges, et cet objet sanguinolant (le prépuce) que parfois on mange ou on suce.
Bien qu'elle n'ait lieu qu'une fois, elle est double. Soit on l'arrête, on cautérise la plaie, elle cicatrise complètement et alors elle risque de priver d'avenir. C'est la circoncision religieuse comme épreuve de l'indemne, purification. On peut la vivre comme une castration ou un théologiciel - qui détermine à l'avance ce que nous serons. Soit on ne peut jamais l'arrêter. On tourne autour. Les trois points sur les trois i du mot français sont susceptibles, comme le prépuce, de se détacher à tout moment du trait vertical. Aimer l'autre absent, aimer la vie, transmettre des oeuvres en les altérant, sont des mises en oeuvre de la circoncision.
On ne sait ni ce qu'on transmet, ni ce qui est intransmissible, mais on boucle une certaine alliance : paradoxale, hétéronomique, qui unit la nudité du corps à l'extériorité et à la mort. Un anneau se forme qui vaut pour tout homme, toute femme. A cette date unique, l'individu reçoit un nom en partage. Mais aucun contenu n'est transmis, rien. Un schibboleth est à déchiffrer.
La circoncision s'applique au pénis, mais aussi à toute autre partie du corps (lèvres, langue, oreille ou coeur).
Un texte circoncis n'incorpore pas. Il respecte l'extériorité de ce qui lui est extérieur (citations).
S'il y a du circoncis, il y a aussi de l'incirconcis, partie douloureuse de soi-même, qui nous juge plus que nous la jugeons.
Pour Jacques Derrida, la circoncision est la marque du judaïsme dans son corps et aussi dans son nom. Elle insiste dans son second prénom, Elie. Il la reçoit des rabbins, mais il la réinvente, la transmute, la réécrit : différance, nouvelle alliance (la troisième) après celles d'Abraham et de Moïse. Il la compare à l'écriture d'un livre - elle est alors auto-circoncision et auto-fellation. Opération sans sujet, elle produit un écran ou un écrin où peuvent se lire les souvenirs et les écrits.
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Le scripteur a conçu le Derridex comme une certaine forme de circoncision. |