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Jacques Derrida s'écarte des messianismes, marxistes ou hérités des religions. Ils ont un contenu, tandis que son messianique à lui - sa messianicité - est une structure formelle, sans contenu, universelle, indéconstructible, qui n'a ni horizon pré-établi, ni chemin assuré. Son messie est dépouillé de tout. Le salut qu'il adresse au tout-autre n'est porteur d'aucune vérité, il ne déchire aucun voile.
L'espace messianique est doublement indéterminé. Il n'est guidé par aucun savoir, et il n'entre dans aucun horizon d'attente. Pure affirmation ou promesse indécidable jusqu'à ce qu'elle advienne, il naît dans le désert, avant toute croyance particulière, là où tout crédit se fonde. Il est désir d'origine, mouvement furtif vers l'archi-origine; et aussi - comme la différance - mouvement vers l'hétérogène, vers l'extrême, qui disloque et barre l'origine.
A l'autre, au visiteur absolument inattendu, je dis "Viens", au risque de perdre ma propre identité. Je ne sais rien de lui, je n'en attends rien. Je me retire devant l'espacement auquel il donne lieu.
Le messianisme est irréductible, il doit arriver, car sa structure est liée à celle de la croyance en général. Tout acte de langage témoigne d'un rapport à l'autre, d'une confiance que ne garantit aucun savoir. Avant toute culture, avant toute religion, nous nous ouvrons à la venue de l'autre. Cette foi universelle en une arrivance messianique est aussi celle qui nous fait croire en une justice incalculable, inconditionnelle, extérieure à l'histoire, soustraite à la vengeance et au droit. Dans le champ du politique, elle creuse l'espace d'une démocratie à venir.
Comme celui de Marx [qui n'était pas marxiste], le messianique de Derrida est à la fois indissociable de l'héritage abrahamique et d'un type nouveau. Il est ouvert sur l'avenir - comme la tradition biblique, et porteur d'un poids d'impensé, d'une promesse indéterminée et instable, qu'on trouve dans tout héritage et aussi dans toute archive.
L'eschatologie derridienne, comme la théologie, n'est qu'une sous-partie d'une hantologie plus vaste.
Jacques Derrida pense avoir - comme Abraham - quitté sa famille dès le jour de sa circoncision (comme si la circoncision était, en tant que telle, porteuse d'une eschatologie). Il s'est successivement identifié au prophète Elie, à Moïse (qui porte à l'autre la Table nouvelle de l'écriture), au dernier eschatologiste et aussi au dernier des Juifs. Il a revendiqué un lien singulier avec cette tradition, y compris, du bord des lèvres, avec la tora et une Cabale textuelle d'un genre nouveau, athée et disséminatrice, qu'il a fabriquée comme un tserouf. Mais le secret du marrane reste caché, crypté, oublié au fond de soi, comme un messie illisible.
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