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Il ne faut pas confondre, dans la conceptualisation de Jacques Derrida [même si les mots sont parfois interchangeables], l'à-venir et le futur. Le futur (comme le passé) est un présent décalé dans le temps, tandis que l'à-venir est un événement imprévisible, irréductible à quelque présent que ce soit. Le futur répète un passé, tandis que l'à-venir est une expérience qui s'ouvre à partir d'une archive à lire et interpréter - chaque fois de manière unique, nouvelle. Cette conception s'appuie sur une théorie (freudienne) de la mémoire qui n'est pas la restitution d'un passé, mais l'ouverture d'une différence projetée vers un avenir.
Dès que j'ouvre la bouche, je promets, j'annonce un à-venir. Lequel? On est tenté de répondre à cette question par des contenus : par exemple une langue, une éthique, la démocratie, l'ordre mondial, une nouvelle alliance, de nouvelles Humanités, etc.... Mais l'à-venir derridien est imprévisible, incalculable. Il n'a pas de contenu. Aucun savoir ne le guide. Il est promis, certes, mais comme performatif à venir, qui n'entre dans aucun horizon d'attente. Si cette promesse est messianique, c'est sans messianisme, en s'engageant pour l'avenir à garder un secret.
Qu'est-ce qui est à venir? Peut-être une époque, à condition de préciser que cette "époque" n'est pas de l'ordre du temps; ou une démocratie, si les termes qui la qualifient restent, dans leur contenu, imprévisibles. Il est urgent de répondre à l'appel de la justice, cet appel à une vie qui, valant plus encore que la vie, commande de refonder et de transformer le droit, une exigence en même temps illimitée, incalculable, et impliquant l'action politique, le calcul, la négociation. Il y a des commandements, des tâches, des exigences impératives. Leur imprévisibilité est le sens même de la liberté. Pour les dire, il faut une pensée neutre, indéterminée, une pensée sans horizon [une pensée elle-même à-venir].
Pourtant je l'annonce, cette langue inouïe, cette autre éthique, etc.... J'ai décidé de les laisser se mettre en mouvement. Bien qu'ils n'aient pas de sens, bien qu'ils ne soient rien, j'ai préparé des lieux pour les accueillir, des lieux sans issue ni chemin, comme le désert ou la spectralité - mais des lieux d'accueil.
Il n'y a ni mémoire, ni discours, ni adresse à l'autre, sans une croyance préalable, un héritage, un "Oui" originaire qui gage l'avenir. Mais cette origine n'est pas déterminée à l'avance, elle s'annonce avec retard. Elle garde en elle un poids d'impensé, une indétermination radicale qui, à chaque instant, ouvre d'autres portes à l'avenir.
Un avenir programmé qui ne serait pas un à-venir, ce serait l'annulation de l'avenir, le mal radical.
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