| Derrida explique ce qu'il (se) propose (de faire, d'écrire). La tâche d'un philosophe est de pousser l'analyse aussi loin que possible, mais il bute sur de l'irréductible, de la dissémination. D'une part la construction rigoureuse de la pensée (c'est l'exigence de la philosophie), d'autre part un coup de dé dont le contenu est incalculable. La stratégie est toujours double : tenir compte du système établi pour le faire progresser; faire émerger des concepts purs, incompréhensibles dans le système antérieur.
Un axiome n'a pas à être démontré. Ainsi en est-il de la justice, qui est inconditionnelle, de la déconstruction, qui ouvre sur l'avenir, du messianique, qui expose à la surprise absolue, de l'à-venir, sans lequel il n'y a pas d'héritage, etc... Ces concepts contribuent à laisser vide la place, spectrale, qui laisse venir l'événement, et à laisser agir le mouvement de la différance, qui est un espacement, une avancée.
Pour laisser l'avenir ouvert, il faut suivre certains préceptes : radicaliser et mobiliser la pensée freudienne, penser la justice, crever la philosophie. Il faut que les choses soient imprévisibles, il faut faire son deuil du spectre, faire craquer les signes, analyser l'image, et aussi faire signe vers un autre texte, se battre pour une nouvelle place dans les media, faire survivre les oeuvres, etc... Notre question naïve serait : pourquoi le faut-il? Pourquoi est-il souhaitable de s'ouvrir à l'événement, d'accueillir l'époque à-venir, de renverser le système, et regrettable de répéter des clichés? Qu'y a-t-il derrière? Un simple amour de la vie? Une nouvelle éthique (même si Derrida n'aime pas beaucoup ce mot-là), un nouveau droit, celui de l'hospitalité? Un impératif qui ne dirait pas son nom?
A sa façon, Jacques Derrida répond. La forme du "Il faut", il l'utilise pour son ambiguité. Fétichiste et disséminatrice, elle est porteuse d'un impératif indémontrable, mais criticable. Le verbe à l'infinitif se dit "faillir" : dans une époque d'absence d'horizon, toujours le il faut est pris en défaut, mais cela n'efface pas la responsabilité.
Le projet de Derrida n'est pas pragmatique, il est politique et philosophique, même quand il négocie des compromis. Il travaille à tisser une chaîne d'autres mots, dans une substitution qui ne s'arrête jamais, par lecture d'innombrables autres textes cités comme Kant, Heidegger ou Platon, évoqués comme Bataille ou Genet ou critiqués comme Lacan.
Refuser l'annulation de l'avenir (le mal radical) est une sorte de salut, mais c'est aussi une aporie.
Sa nouvelle Internationale se construit par l'écriture, par la pensée, par la transformation de l'espace public et aussi par des actions ponctuelles.
Il est comme Moïse, invité à graver la loi sur de nouvelles Tables. Mais les Tables sont brisées. Il réinvente la religion et ses rites, même quand il laïcise. |