| Jacques Derrida propose-t-il une éthique? Pour formuler la même question avec un peu plus de provocation, y a-t-il une éthique derridéenne? Et quel est son rapport au supposé tournant éthique de 1990 dont nous avons quelques raisons de penser qu'il n'a jamais existé?
Au départ, Derrida semble révoquer l'éthique. Une éthique soi-disant universelle n'est qu'un assujettissement à la loi de l'autre. Sa théorie de l'écriture et du supplément ne peut que l'annuler, et sa critique de la parole vive en dénoncer le leurre.
Pourtant, en mettant en oeuvre sa stratégie qui puise dans les ressources de la métaphysique pour la déconstruire, Derrida avance les linéaments d'une autre éthique, une nouvelle éthique dans laquelle l'autre est inséparable de la différance, et la responsabilité exposée à l'indécidable. Dans cette folle éthique, au-delà de l'éthique, nous acceptons de nous déposséder du logos en le disloquant.
En réponse aux télépouvoirs d'aujourd'hui, cette nouvelle éthique respecte la loi de l'autre par une tolérance, une hospitalité infinies. Elle s'ouvre à des actes impossibles, comme le pardon inconditionnel.
Il faut laisser venir la différance comme la trace, la laisser ouverte dans l'à-venir qu'elle porte. Dans ce il faut réside ce qui peut, chez Derrida, prendre la place d'une éthique, une tâche à accomplir.
S'il faut apprendre à vivre, c'est avec les spectres autant qu'avec les vivants. |