| Quand le spectre appelle, c'est un événement unique. Il apparaît. Nous y sommes livrés, de génération en génération. Etrange voix, à la fois présente et non présente, singulière et multiple, porteuse de différance, aussi fantômatique qu'un être humain, différente d'elle-même et de son propre esprit. Il est un autre et plus d'un autre. Il désarticule le temps. Il est une trace. Quoique venant du passé, portant un héritage, il est imprévisible et surtout irréductible, ce qui fait de l'hantologie un concept central de l'oeuvre de Derrida, plus ample que l'ontologie. Le spectre n'est-il pas inséparable de la déconstruction? N'est-il pas son lieu le plus hospitalier?
Le motif du spectre est associé à la quête de l'origine que Derrida a toujours déniée et poursuivie. Des spectres ne cessent de s'annoncer (en provenance des générations passées, de l'inconscient ou de la chose même). Ils s'infiltrent sous la représentation, dans l'image ou la peinture, autour des chaussures de Van Gogh ou derrière l'écran, dans ces suppléments qui, comme l'écriture ou l'art, s'ajoutent à la perception courante. Ce sont des figures de la loi dépositaires d'un droit de regard. Il faut vivre avec, en faire son deuil ou aller au-delà.
La spectralité est un lieu où se creusent des places vides à partir desquels on peut s'entretenir avec ces autres, ni morts ni vivants. Nous en héritons et nous les respectons.
Vers 1900, avec les technosciences, on a inventé une expérience de croyance sans précédent. Voici qu'on peut croire en une figure qu'on ne voit pas mais qu'on pense voir, une figure spectrale qui hésite entre le visible et l'invisible. Le dessin procure depuis toujours ce type d'expérience, mais les moyens modernes, techniques ou médiatiques, avec le cinéma ou la photographie, la généralisent. L'image de ce spectre est inquiétante, ni stable, ni spéculaire. On est tenté de l'exorciser, le conjurer avec l'aide des mêmes télé-technologies qui l'ont fait émerger, mais cette conjuration le conforte. Quand nous nous identifions à lui, c'est sa ruine qui nous hante et fait arriver un autre spectre, non visible : le revenant.
Comme fétiche, le spectre résulte du dédoublement phallique. Il produit des effets de virtualité, divise le présent, multiplie les croyances et contribue à relancer la guerre des religions. C'est un spectre de ce genre qui pousse aux révolutions.
Paradoxe : on n'accueille le spectre que pour le chasser. C'est ainsi que procède la déconstruction, au-delà du deuil et même au-delà de toute opposition.
POST-SCRIPTUM : L'événement un peu particulier qui s'est produit dans les rapports du scripteur avec Jacques Derrida, c'est qu'au moment précis où il a entrepris (le scripteur) d'introduire dans ce site l'oeuvre dudit Jacques, c'est-à-dire en octobre 2004, eh bien à ce moment précis, ledit Jacques, il a trépassé, de sorte que cet axe-là s'est enroulé autour d'un spectre. Comment interpréter cela? Le spectre ne m'a rien dit. Il ne semble ni désireux de résister à l'outrage ni menacer de revenir porteur d'une terrifiante visière. Alors je continue. Il faut bien que je coexiste avec lui. |