| Parmi les concepts attachés au nom et à l'oeuvre de Derrida, il est peu courant qu'on cite l'auto-affection. On préfère des mots plus emblématiques, voire médiatiques, comme différance, déconstruction, trace, hospitalité. Pourtant, l'auto-affection apparaît dès les tous premiers opus de l'oeuvre, et sa signification ne cesse d'être relancée. Sans la possibilité de l'auto-affection, il n'y aurait rien de vivant.
L'auto-affection pure n'est engendrée par rien. Sans aucun détour par aucune extériorité, indépendamment de toute finalité externe, je m'entends parler. L'ouïe rend possible la subjectivité. C'est une structure universelle de l'expérience, la source du temps, présente à nous dans le vécu de la voix. Une bouche s'ouvre, un "Je" se touche, un supplément vient altérer le moi. L'émergence de la parole, l'avènement du logos et celui de l'écriture alphabétique sont liés. Le reste en découle jusqu'à Kant, la morale, la liberté et l'autonomie.
L'auto-affection est une dispersion, une dissémination originelle qui circule sur elle-même, se replie sur soi. Elle produit l'écart, l'espacement, l'entre-deux. On la retrouve dans l'oeuvre, quand elle surgit dans la pliure de la citation : une auto-division, un événement impossible à arrêter, à partir duquel on peut penser l'art.
Pour que la chose s'affecte elle-même, il faut qu'elle soit propre, pure. Dans l'imagination ou dans la poésie, elle atteint sa plus grande pureté : là s'accomplit la productivité la plus libre - mais là aussi s'invente l'autre.
Voici quelques champs on l'on peut repérer cette logique :
- dans la fiction rousseauiste, la société émerge par auto-affection de la nature.
- le langage se dit comme une fable, l'événement où il s'invente en inventant le récit de son invention. Dans ce mouvement, ce que promet la langue est en excès sur elle-même; elle se perturbe, se pervertit et se déconstruit déjà.
- Se toucher semble livrer un modèle des autres auto-affections. Le touchant-touché, travaillé par une division, accueille l'autre.
- l'hymen, membrane ambivalente, se divise sans arrêt, par pliure. C'est ainsi qu'on écrit un livre : par une auto-chirurgie qui est une sorte d'auto-circoncision ou autofellocirconcision.
- le plaisir désintéressé qui s'attache au beau. Quand le tout-autre (c'est-à-dire un objet) l'affecte, l'auto-affection devient hétéro-affection. C'est le jugement esthétique.
- l'expérience auto-érotique entre dans cette série. La sexualité ne peut jamais se distinguer complètement de cette expérience.
- l'affect, comme rapport incalculable du vivant à l'autre. La vie est auto-affection, contrairement à la sensation, qui ne devient active que par le mouvement d'un objet extérieur.
- la déconstruction est une figure auto-interprétative, sans lieu ni sens, une pliure. Quand la langue accueille en elle un héritage ou un hôte incompréhensible, la déconstruction n'explique pas, elle déplie.
L'auto-affection hante Jacques Derrida depuis son enfance quand il cultivait les vers à soie. Elle laisse un reste : une trace, un signifiant d'une extériorité irréductible.
Et la question subsidiaire - essentielle peut-être - sans réponse : Dans l'auto-affection, quid de la transcendance?
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