| Parmi les concepts attachés au nom et à l'oeuvre de Derrida, il est peu courant qu'on cite l'auto-affection. On préfère des mots plus emblématiques, voire médiatiques, comme différance, déconstruction, trace, hospitalité. Pourtant, sans l'auto-affection, aucun de ces concepts n'aurait pu être construit. Structure universelle de l'expérience, engendrée par rien, reproduite par l'ouïe, la voix et le temps, l'auto-affection apparaît dès les tous premiers opus de l'oeuvre, et sa signification ne cesse d'être relancée.
Sans aucun détour par aucune extériorité, je m'entends parler. C'est le point-source de la voix et du temps, qui rend possible la subjectivité et aussi la transcendance, sur le modèle du se toucher. Comme dans l'expérience auto-érotique, un supplément vient altérer le moi. Le touchant-touché, travaillé par une division, accueille l'autre.
L'hymen, membrane ambivalente, se divise elle-même sans arrêt, par pliure. C'est ainsi qu'on écrit un lvire : par une auto-chirurgie qui est une sorte d'auto-circoncision - voire autofellocirconcision. La dissémination est un repli sur soi de la membrane, sans extériorité.
L'oeuvre surgit dans la pliure de la citation, mais dès qu'elle s'achève, elle devient indivisible, plus rien ne l'affecte du dehors.
L'auto-affection laisse un reste : une trace, un signifiant d'une extériorité irréductible.
Dans l'évidence de la présence à soi-même, le logos, qui est la parole comme auto-affection, se produit par le détour d'une écriture. Sa réactivité est à la source de la raison comme de la religion.
Entre la bouche et l'audition, à partir d'une différence pure, indépendamment de toute finalité externe, un processus autonome (comparable à la loi morale kantienne) se produit. Il est purement subjectif, comme le plaisir désintéressé qui s'attache au beau.
L'affect est le rapport à la vie. Il n'y a pas auto-affection dans tout affect, mais seulement dans les facultés qui, comme la voix et le temps, sont des mouvements actifs. C'est le cas de l'imagination ou de la poésie, où s'accomplissent la productivité la plus libre. C'est aussi le cas de la sexualité (même si le logocentrisme voudrait la mettre à part).
Quand le tout-autre (c'est-à-dire un objet) l'affecte, l'auto-affection devient hétéro-affection. C'est le jugement esthétique. Si l'événement est impossible à arrêter, il se peut qu'il y ait oeuvre d'art. |