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Parmi les concepts attachés au nom et à l'oeuvre de Jacques Derrida, il est peu courant qu'on cite l'auto-affection. On préfère des mots plus emblématiques, voire médiatiques, comme différance, déconstruction, trace, hospitalité. Pourtant, l'auto-affection apparaît dès les tous premiers opus de l'oeuvre, et sa signification ne cesse d'être relancée.
Sans aucun détour par aucune extériorité, indépendamment de toute finalité externe, je m'entends parler. L'ouïe - ce sens interne et externe - produit simultanément la présence et la non-présence. S'appuyant sur le vécu de la voix, elle rend possible la subjectivité. C'est le moment unique, singulier, non-reproductible, où la trace s'imprime sans se distinguer encore du support (ou subjectile). Freud rêvait de ressusciter cet instant d'auto-affection pure, de le ramener à la vie, mais il a démontré lui-même [par sa théorie de l'après-coup] que ce temps restait secret, scellé dans la cendre, que le rêve était impossible. Et pourtant on peut l'expérimenter quotidiennement, par exemple dans le touchant-touché ou l'imprimant-imprimé.
L'auto-affection, structure universelle de l'expérience, est la source de la parole et aussi celle du temps. Quand "ça parle", quand une bouche s'ouvre, quand un "Je" se touche, un supplément vient altérer le moi. En répétant son propre souffle, l'esprit peut [en langage hegelien] déployer sa liberté. Cela vaut pour l'homme, l'animal, le végétal - pour tout vivant.
En langage heideggerien, on dira que l'être du Dasein est déjà dissocié, dispersé, délié, jeté dans une disséminalité originelle, un rapport à soi désuni, désaccordé. La marque se met en marche, circulant sur elle-même. Elle se répète, se parasite, se replie sur soi. Chaque pli figure cet autre qu'elle porte en elle. Limitée seulement à la marge, elle produit l'écart, l'espacement, l'entre-deux.
Alors que la sensation ne devient active que par le mouvement d'un objet extérieur, l'affect, ce rapport incalculable du vivant à l'autre, se sent lui-même. Sans la possibilité de l'auto-affection, il n'y aurait rien de vivant.
Donner, c'est créer simultanément du donné et du donnant. S'il s'agit d'un véritable don (une dépense pure), s'il n'a pas été anticipé, il cause une surprise et un plaisir. Il produit un mouvement qui va au-delà de soi, un rire, une jouissance qui peut être comparée au plaisir désintéressé kantien, où le sujet s'affirme et s'annule dans un "je-me-plais-à", ou encore "Je-me-plais-à-me-plaire-à", pure auto-affection habitée par l'hétéro-affection du tout-autre. Ainsi se constitue le jugement esthétique.
L'émergence de la parole, l'avènement du logos et celui de l'écriture alphabétique sont liés. Avec le cogito cartésien, c'est la conscience elle-même qui semble expérimenter l'auto-affection. Mais l'évidence du cogito tient-elle vraiment au sentiment du moi? Derrida soutient qu'avant même cette évidence, un autre, accueilli en soi, peut tromper ou trahir. Le rapport à soi, qui est aussi rapport à la folie, est fissuré. Le "oui" est toujours double : il y a celui de l'autre et celui qui s'adresse à l'autre. Le reste en découle jusqu'à Kant, la morale, la liberté et l'autonomie.
Pour que la chose s'affecte elle-même, il faut qu'elle se vive comme propre, pure, non souillée. L'infection menace, mais on prend le parti de l'ignorer. Ainsi imagine-t-on que l'imagination ne puisse être éveillée par aucune autre faculté, que la poésie doive faire son deuil de tout ce qui s'impose de l'extérieur. Mais c'est justement là où la productivité la plus libre semble s'accomplir que s'invente l'autre. Là où l'oeuvre ne semble être divisible que par elle-même, elle se dissémine.
On pourrait, à partir de l'auto-affection, penser l'art. On repenserait alors la question des sources en tant qu'elles répètent, dans l'oeuvre, la différence de l'autre.
Quand il s'interroge sur l'émergence des langues, Jean-Jacques Rousseau se demande comment l'état de nature peut, de lui-même, sortir de lui-même. Il invente alors une fiction où la nature, par auto-affection, produit cet élément hétérogène qu'est le social.
Le mouvement d'auto-affection ne peut pas se rassembler. Si l'Un se constitue (ou s'institue), ce ne peut être que par violence. Il est alors travaillé du dedans par la division (comme Hegel l'a démontré à propos de l'amour dans la famille). Tous les concepts qui se présentent dans l'évidence de leur signification (les concepts de la métaphysique) procèdent ainsi, mais ils ne peuvent qu'échouer à dire le mouvement de la différance pure, ou auto-affection.
Une fable qui se raconte elle-même, qui s'auto-interprète, qui se cite ou qui s'invente en inventant le récit de son invention, comme un certain poème de Francis Ponge, effectue son propre engendrement. En introduisant l'autre en elle, elle brise le miroir. Il en est ainsi, toujours, pour la langue. En s'auto-affectant, elle s'affecte du dehors, en excès sur elle-même, elle se perturbe, se pervertit et se déconstruit déjà. Elle accueille en elle un hôte incompréhensible, elle se déplie.
NI un texte ni une oeuvre ne sont déconstruits; s'il y a déconstruction, elle s'opère dans l'expérience même du texte ou de l'oeuvre.
Auto-affection sexuelle et mouvement du langage sont inséparables. Comme l'écriture, l'onanisme semble s'ajouter à une pratique sexuelle "normale"; mais ce supplément est aussi une menace, une faute. De même qu'on s'entend parler, on entre en rapport avec soi en se touchant. Par cette expérience du touchant-touché qui affecte tout vivant, l'expérience est travaillé par une division, elle accueille l'autre, selon la structure de l'hymen, à la fois déchirure et union nuptiale. Ainsi toute oeuvre se rapproche-t-elle de la scène primitive.
L'auto-affection hantait Jacques Derrida depuis son enfance, quand il cultivait les vers à soie. Cette intériorité pure qui soudain laisse une trace, un signifiant d'une extériorité irréductible, évoque le Tabernacle qui, replié sur soi, enveloppe l'espace vide. Elle évoque aussi le talith dont s'enveloppe le fidèle juif quand il prie. En touchant ce double de son propre corps, il se touche, mais il touche aussi l'autre, en-deça de la loi.
Ecrire, selon Derrida, est un acte d'auto-chirurgie, on s'auto-circoncit, et en même temps on se désapproprie, on s'exapproprie (fantasme d'autofellocirconcision).
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