| La pensée de Jacques Derrida serait une éthique de l'événement. Nous aurions pour tâche de le laisser venir. Ce ne serait pas une posture de retrait ni de non-acte à la manière zen, ce serait un lourd travail, celui de la déconstruction, gigantesque labeur qui ne laisse jamais en repos, et qui concerne plus particulièrement notre époque. Nous ne sommes pas en attente d'un événement précis, mais de l'événement en général, celui qui vient, sans contenu propre, toujours autre, comme un spectre, que le monde de la machine ne peut pas empêcher.
Un événement est singulier. Daté, signé, il est irréductible à son pur contexte, car il est aussi la répétition ou l'itération d'une marque. S'il résiste à la répétition, il résiste aussi à la pensée. On ne le voit pas venir. Il affecte l'expérience même du lieu. Ce peut être (entre autres) une oeuvre, un poème, un pardon. Il n'a lieu qu'une fois, comme la naissance d'un enfant, la circoncision ou la mort.
L'événement n'est ni prévisible, ni calculable. On l'attend sans horizon précis. Il arrive comme une invention, ou encore comme la différance ou le prophète Elie. Ce qui vient est l'autre hétérogène, inappropriable, qui ouvre un espace messianique.
Quand un événement surgit, nous en sommes responsables. Par exemple, nous sommes responsables de Marx, même si nous n'acceptons qu'une partie de son héritage. Nous sommes responsables de la psychanalyse, de la photographie et du droit de regard qu'elles posent. Nous sommes responsables de l'autre. Nous sommes même responsables d'un dessin, s'il fait événement.
L'événement est un coup de force. Il peut rester inassignable, comme la voix d'Artaud, mais il peut aussi s'institutionnaliser : par exemple le titre d'un texte. |