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Pour qu'il y ait langage, il faut une violence originaire : que l'unique, le nom propre, s'inscrive. C'est ce que Jacques Derrida appelle l'archi-écriture. Mais dès le premier matin du langage, ce nom propre s'efface, et avec lui l'origine. Pourtant quelque chose résiste. Un reste subsiste, intraduisible. Ce moment énigmatique, secret, réduit en cendre, peut être lu dans les commémorations ou les bénédictions, mais il ne revient pas. Dans les mots, ce sont les spectres qui reviennent.
La métaphysique [ou la tradition greco-occidentale] est en quête du premier mot de l'être, du mot propre. Elle le suppose caché, dissimulé, voilé. S'il est dévoilé par le logos ou la connaissance, il surgira dans sa vérité. Mais cette tradition se déconstruit. Ce qui arrive est imprévisible. Il n'y a pas de retour du nom unique, mais un anneau qui se répète en spirale, autour du même. S'il produit ou reproduit quelque chose, ce n'est pas de l'identique ni de l'originel, mais de l'archive ou du supplément.
Une oeuvre, singulière, ne se fait qu'une fois, comme en témoignent la date (ce nom propre de l'événement, irréductible au concept), la signature ou le titre qui lui sont attachés. A partir du moment où elle s'est détachée de son support, le subjectile (son corps unique), cette première fois ne se laisse plus répéter, ni retrouver. Le cartouche (qui est daté) ne renouvelle cette première fois que du dehors.
Chaque poème, unique, inscrit une date, et s'adresse à une autre date. Il résiste à la pensée - dans la solitude, la singularité absolue. Toute oeuvre qui se tient à cette hauteur est illisible. Si elle devient lisible, elle perd son secret, elle trahit la singularité de la date, comme celle du destinataire. C'est cette trahison qu'il faut, selon Derrida, absolument éviter. Tout faire pour sauver la singularité de l'idiome, tel est son souci principal, sa responsabilité.
Dans chaque répétition, la différance inscrit irréductiblement l'altération. Elle arrive chaque fois comme une chose unique, inanticipable. La déconstruction porte témoignage de cette singularité. Elle vise l'événement, malgré les artefacts et les simulacres.
Ce qui n'a lieu qu'une fois est imprononçable, irrépétable : comme la naissance, la mort ou la circoncision. On ne peut ni restituer, ni restaurer ce moment. On l'oublie ou on le touche, comme un talith, ce châle qui n'enveloppe qu'un corps. Mais la logique du talith, comme celle de la circoncision, appelle l'autre événement qui se substituera au premier. Ce n'est pas Un (l'indemne), c'est (Un + n). Ce n'est pas une fois, mais une fois pour toutes : la métonymie des métonymies.
La naissance d'un enfant est la figure première de l'événement. L'enfant est l'arrivant absolu, l'origine d'un monde. Même quand sa venue est préparée, attendue, organisée, elle reste aléatoire, irréductiblement imprévisible.
Artaud vivait sa propre naissance comme une expropriation. Il voulait en effacer la répétition. Seuls les gestes uniques du théatre, de la voix ou du dessin, antérieurs à toute dissociation, lui semblaient supportables. Mais ce point était inaccessible. Il ne pouvait qu'être trahi.
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