| Analysant les énoncés performatifs, John L. Austin s'interroge sur le rattachement d'une énonciation comme La séance est ouverte à sa source (le locuteur). Il suppose qu'une énoncé oral à la première personne du présent de l'indicatif implique que la source soit présente. Mais quand il s'agit d'une signature, qu'est-ce qui atteste de cette présence? Une signature écrite implique, par définition, la non-présence actuelle du signataire. Certes, il a été présent, ici-maintenant, dans le passé. On suppose que cet avoir-été présent restera un maintenant futur : puisque cette signature est inscrite, il restera présent. Etrange et énigmatique évidence. Cette présence est impossible, et pourtant, les effets de signature sont courants. Pourquoi? Parce que la signature a toujours la même forme. C'est une marque répétable, itérable. Pour se détacher de l'instant de sa production, elle doit avoir tous les prédicats du graphème. A cette condition seulement elle est lisible, au présent, dans un autre contexte. La présence du signataire n'est attestée que parce que l'événement et la forme de signature sont eux-mêmes absolument singuliers, comme - par exemple - dans le tableau de Van Eyck qui témoigne, aujourd'hui encore, de l'hymen des époux Arnolfini, dans le texte signé de Francis Ponge, ou encore dans le portrait allégorique qu'Adami a fait de Derrida le 27 janvier 2004, peu avant sa mort [étrangement surplombé d'une signature qui n'est pas celle du dessinateur, mais le spectre de celle du philosophe].
Pour que se produise le rattachement d'une signature à sa source, il faut : 1. la reproduction pure d'une même forme 2. la singularité absolue d'un pur événement. Cette structure prend la figure d'un anneau. On la retrouve dans l'horloge ou le cadran solaire. En tant qu'objets idéaux, toujours répétés, la date ou l'heure reviennent à la même place; mais en tant que commémorations d'une autre date, ils réduisent en cendre l'événement dont ils sont le rappel.
Une signature est en dette à l'égard d'une date qui a fait événement, incision dans la mémoire et dans le temps. Dans sa singularité irréductible, elle engage. Chaque fois performative, elle produit des effets énigmatiques, indéchiffrables comme un schibboleth.
Dans toute oeuvre d'art, il y a quelque chose de l'ordre de la signature. Les explications, descriptions, titres, cartels et cartouches garantissent le consensus selon lequel l'oeuvre est une oeuvre, c'est-à-dire qu'elle s'arrête quelque part et qu'elle a un auteur. Pour autant la signature n'assure pas la restitution de l'objet signé à son "véritable" propriétaire. Comme dans toute commémoration, célébration ou bénédiction, la répétition efface le moment unique, "originel", qui ne revient que comme spectre. C'est le cas dans l'art, et aussi dans le retour religieux des dates caractéristique du judaïsme.
La pensée philosophique tend à effacer les questions de la date et de la signature, et la logique du signe à les exclure. De même la peinture représentative doit exclure la question du parergon. L'irruption de la singularité irréductible menacerait leur statut, et c'est bien ce qui arrive avec Francis Ponge quand il lie et plie entre elles les trois sortes de signature : (1) le nom propre lisible dans la langue et qui l'authentifie (2) les marques idiomatiques qu'il abandonne dans son texte (3) son être-écriture qui se fait chose. En signant, il bâtit la sépulture monumentale où sa signature sera gardée, mais il la viole. Dans l'écriture d'aujourd'hui, cette mise en abyme est incontournable.
Toute parole est datée. Un énoncé oral peut fonctionner comme simulacre d'identité - exactement comme une signature écrite.
|