| Il y a dans Derrida un privilège de la poésie. Qu'elle soit, comme tous les arts, surabondante, qu'elle ait fait le deuil du concept, de la jouissance, du travail et aussi du sens, qu'elle soit, jusqu'à l'extase, librement productive, tout cela ne suffit pas à expliquer ce privilége. Il y a autre chose : la singularité, l'unicité du poème. Le poème est unique. Il est, par essence, un événement daté (à comparer avec d'autres événements datés, par exemple la circoncision). S'il parle, c'est à partir d'un secret unique, celui de sa signature. Il s'adresse à un autre, un tout-autre, qui le lira à une autre date qui sera, aussi, le retour de la même date (structure d'anneau).
Ce lien unique à l'unicité d'une date, qui existait déjà dans tout poème, apparaît à notre époque en toute clarté.
Avec le poème, le livre se plie. Il devient son propre mouvement. Brisant le sujet, il fait pousser une autre langue sur le chemin déroutant de la philosophie. Il questionne, mais sans attendre une vérité. |