| Si Artaud occupe une place si spéciale pour Jacques Derrida, c'est en tant qu'il est une figure fascinante et excessive de son envers, de son autre face. Derrida a inventé la différance, il puise ses forces dans sa productivité; Artaud prétend la détruire de la façon la plus radicale (comme Dieu, elle ne mérite que des insultes). Derrida se tient à distance de la voix présente, qu'il dénonce comme logocentrique; Artaud identifie son travail à son propre souffle, qui en dit plus que lui-même et profère une autre voix d'avant le logos, d'avant l'être, d'avant même la naissance. Artaud cherche - à travers ses oeuvres - un art sans oeuvre et un langage sans trace; Derrida ne cesse d'explorer ce qui fait oeuvre. Artaud cherche l'unité antérieure à la dissociation, le point qui précède tout texte; pour Derrida, il n'y a pas de hors-texte. Artaud cherche le salut dans la voix-chair, hors signes; Derrida s'entretient avec la voix spectrale.
Mais les deux faces se rejoignent. Dans l'oeuvre d'Artaud le Mômo se croisent plusieurs généalogies. D'une part elle s'exhibe comme oeuvre et s'expose au musée, d'autre part, en tant que pictogramme, elle rejette les systèmes et les genres, c'est une figure de l'archi-écriture. Entre l'irresponsabilité du forcené et l'attente d'un à-venir imprévisible et absolument ouvert, il y a l'épaisseur de ce mot singulier qu'Artaud nomme trois fois : le subjectile, ce support de l'écriture, du dessin et aussi de la profération d'où surgit la différance. Derrida avait, disait-il, la voix d'Artaud dans l'oreille. Il ne tenait pas spécialement à la faire taire. Même si, dans sa stratégie de déconstruction, il passait par une phase de mise en proposition, il ne se débarrassait pas du subjectile, il l'incorporait à son oeuvre et en gardait la trace, comme Artaud.
Artaud aurait voulu n'être pas né pour éviter ce qui aurait été une expropriation : l'assujettissement à la famille, à la société et au droit. Il devait conjurer ce qui lui semblait trahir son être. Il lui fallait pour cela expulser, mettre hors-sens le langage, revenir à une scène antérieure à la séparation des sexes, la scène du subjectile. Ainsi l'oeuvre surgissait, chaque fois unique, irrépétable, dans un souffle qui ne se soumettait ni au discours, ni au système des Beaux-Arts. Sa protestation se déchaînait contre toutes les figures du père-mère.
Artaud est le complice et l'ennemi privilégié de Derrida, celui qu'il porte en lui, celui auquel il résiste. A l'injonction de garder sa voix, il répond de manière ambiguë car il sait qu'il ne peut que la trahir, même s'il la fait entendre. L'un et l'autre sont des événements uniques, des coups singuliers. Ils se frayent un chemin à travers une machinerie sociale, médicale, psychiatrique ou judiciaire qui est aussi celle du musée et de l'université. Tous deux dénoncent à l'avance l'institution présentée comme vierge, immaculée, où sont gardées leurs oeuvres uniques et irremplaçables. Tous deux s'attaquent au lecteur, au spectateur.
Artaud est toujours double. Ses mises en scène, supposées mettre fin à la représentation, sont strictement codifiées. Ses dessins destructeurs, qui torturent le subjectile, servent aussi à le réparer. Il n'est pas un philosophe, mais un penseur; la métaphysique qu'il rejette trouve dans son oeuvre sa clôture finale.
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