| Si Artaud occupe une place si spéciale pour Jacques Derrida, c'est parce qu'il représente son envers, son autre face. Tout ce que Derrida propose et défend tourne autour de la différance; Artaud prétend la détruire de la façon la plus radicale possible (comme Dieu, elle ne mérite que des insultes). Derrida dénonce le souffle ou la présence de la voix; Artaud identifie son oeuvre à son propre souffle, qui en dit plus que lui-même. Artaud cherche un art sans oeuvre et un langage sans trace; Derrida se désintéresse de l'art, et concentre son attention sur les oeuvres. Artaud cherche l'unité antérieure à la dissociation, le point qui précède tout texte; pour Derrida, il n'y a pas de hors-texte. Artaud cherche le salut dans la voix-chair, hors signes; Derrida ne dialogue qu'avec la voix spectrale.
Mais il y avait entre eux une réelle fascination, et même plus, une affinité, dont le secret reste à percer. Entre l'irresponsabilité d'Artaud et l'attente d'un à-venir imprévisible, n'y a-t-il pas une relation? En tous cas Derrida avait sa voix dans l'oreille, et ne tenait pas spécialement à la faire taire.
Dans le théatre d'Artaud, il faut que le geste et la parole n'aient lieu qu'une fois et soient oubliés sans réserve. Dans une mise en scène strictement codifiée qui met fin à la représentation, la métaphysique trouve sa clôture finale.
Pour Derrida, ce qui n'a lieu qu'une fois, c'est la poésie. |