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De même qu'il y a deux types de don, d'hospitalité et de pardon, il y a deux types de justice :
- la justice conditionnelle est celle de la vie courante. Elle s'organise en fonction des contraintes politiques et du droit positif en vigueur. Sanctionnant la faute, elle vise la restitution, la réparation de l'injustice ou la sanction - allant parfois jusqu'à la vengeance ou la malédiction. Elle s'appuie sur un raisonnement, un calcul, pour tenter de réparer le mal ou l'accident dans la loi. Elle invite à suivre le droit chemin dans une perspective d'accord, de rassemblement. Mais, pour être crédible, une politique de justice ne peut se limiter à cela. Il faut qu'elle s'appuie sur un principe qui dépasse le droit.
- la justice inconditionnelle est celle qui engage au-delà de tout droit, de toute règle, de toute norme et des lois en vigueur. Elle est indémontrable, indéconstructible (comme l'était la pitié pour Jean-Jacques Rousseau), incalculable. C'est une sentence qui nous vient de l'inconnu, un axiome qui ne se justifie que par lui-même, n'appartient pas au temps, nous engage indépendamment de toute présence à soi. Comme principe hyperbolique, infini, elle ne peut être qu'excessive, disproportionnée, exagérée par rapport à toute situation concrète. C'est une aporie - impossible à mettre en oeuvre, l'expérience même de l'impossible. Mais dès lors qu'elle est posée comme question ou comme problématique, on ne peut plus la limiter. Elle concerne l'homme (le mâle occidental), le citoyen et aussi la femme, et aussi l'enfant, et aussi l'animal, le végétal, le minéral, etc... Elle défait inéluctablement toutes les limites de l'humain dans un mouvement inarrêtable, essentiel à la déconstruction comme à la justice. Ce caractère irréductible de la justice inconditionnelle a conduit Derrida à avancer l'aphorisme : La déconstruction est la justice.
Il faut exiger la justice, il faut l'appeler, la vouloir, la demander infiniment; mais pour aboutir à une décision, il faut qu'une règle de droit soit appliquée. Tout se joue dans cette aporie, cette épreuve de l'indécidable, entre deux impératifs. D'un côté, une justice "absolue", inconditionnelle et politiquement inacceptable, à laquelle, malgré les risques de dislocation et d'excès, toute politique doit se référer; d'un autre côté, la finitude, la nécessité du calcul, de la réparation.
La justice inconditionnelle ne compense ni la dette, ni la culpabilité. Elle se déploie, elle s'abandonne, elle se donne, elle s'accorde en supplément, par-dessus le marché. Elle ne peut s'adresser qu'à des singularités auxquelles il lui est impossible de répondre dans le présent. Or une singularité est toujours hétérogène, c'est toujours celle de l'autre. A chaque fois, dans l'urgence et la précipitation, pour chaque situation, il faut exiger que la loi soit réinventée, que de nouvelles règles soient instaurées. C'est un appel qui ouvre à l'avenir, qui commande la transformation et la refondation du droit.
On peut lire cette figure de la loi qui exige la justice dans l'imploration, la demande muette, infinie, insupportable de l'autre qui souffre. Même sans y répondre, il serait impardonnable de la nier.
Bien qu'elle soit impossible, hors du temps, la justice inconditionnelle est urgente, messianique. Elle n'appartient pas à l'histoire. C'est une injonction, une éthique, l'éthique même. Nous en sommes doublement responsables : devant la mémoire (les modalités multiples de l'appel à la justice, dans les différentes cultures) et devant le concept [la tâche de la pensée].
Pour Derrida lui-même, être-juif, c'est jouir fantasmatiquement de cette position prophétique : plus juste encore que la justice.
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