| Dès l'origine, la loi est double :
- c'est un événement performatif, la décision d'un autre qui est extérieur à ce qu'il instaure. Cet autre peut toujours arriver, ce qui rend la loi imprévisible, irréductible. D'elle surgit le "il faut" qui est au-delà du droit. S'il faut du tout-autre, du juste, c'est parce que l'exappropriation humaine implique qu'il faut [aussi de] la dissémination (ou qu'il faille, car cette loi met en défaut). Ce droit est incalculable. Il excède, il disloque.
Quand le mouvement de la différance ou l'archi-écriture ne s'arrêtent plus, alors s'ouvre un lieu où s'impose la loi de l'hymen, l'étrange loi de la dissémination qui déconstruit l'ordre symbolique. Depuis le commencement, cette loi doublait celle du père.
- un spectre, que nous ne pouvons pas regarder dans les yeux, nous observe et nous surveille. Son droit de regard est absolu, dissymétrique. Nous le respectons. Nous savons qu'il est du côté du discours, du droit et de la norme. Il s'accorde à la vérité, qui est toujours celle du père : la voix de la conscience, porteuse du cogito et du commandement divin, qui agit toujours au présent. En Occident, cette vérité s'ordonne par l'écriture phonétique (voire le trait du dessin). Le spectre préside à la possession, à l'objectivation. Sa règle de fonctionnement est l'analogie. Tout ce qui vient en plus (la supplémentarité, le pharmakon), il l'inverse.
Après la loi de l'humanisme vient la loi de la loi : celle de l'autre homme (une promesse dont le contenu n'est pas définie à l'avance). A son sujet, on peut proposer des principes non juridiques comme celui de l'hospitalité inconditionnelle, pas des lois. Cela n'interdit pas de changer la loi, d'avancer les linéaments d'un nouveau droit (concret) à partir des principes à soutenir devant les télépouvoirs. L'Internet y oblige.
Les deux lois, la loi et son double, ne sont pas séparables. Si je vise la vérité (ce qu'un philosophe ne peut pas éviter de faire), je fétichise et je légalise le logos, mais "il faut" aussi que je démystifie la vérité, que je dissémine.
Quand Jean-Jacques Rousseau revendique le droit à une fête naturelle et continue, il pointe l'origine sacrée de la loi (la pitié) mais déjà l'excède.
La loi du père est aussi celle de Moïse. Derrida s'est donné pour tâche de la briser, tout en restant son héritier (une autre modalité du juif laïque). A son tour, il mange la loi, remettant en question le partage entre loi écrite et loi orale. |