| Tout existant (un sujet désirant, une conscience, un animal...) est porté par un double mouvement : d'un côté il tente de s'approprier l'extérieur; de l'autre, pour exister, il lui faut la persistance de cette extériorité. D'un côté, il entend son être comme son propre; de l'autre, ce propre est effacé dès l'origine (ou ce qui, comme Khôra, en tient lieu). Il est pris dans la logique d'une double loi paradoxale, un double bind.
L'exappropriation conditionne l'écriture et l'archi-écriture, et aussi le sens, le désir et l'amour. Elle opère dans toute technologie. Pour transmettre, pour produire, pour dessiner, il faut accepter de perdre jusqu'à la trace de son geste. A notre époque, l'injonction est plus exigeante que jamais : il faut signer en son nom propre, et aussi accepter que cette signature, qui porte le deuil du moment perdu, soit mise en abyme (comme celle de Francis Ponge). La différance est irréductible à toute réappropriation.
Disons que cette structure paradoxale caractérise l'humain. Cet être qui laisse ouverte la possibilité du supplément ou de l'événement les ressent comme des dépossessions. Par le travail, ou la langue, ou le perfectionnement, ou la religion, il nourrit sa passion de l'indemne. Il ne se lasse jamais de vouloir inventer un remède (pharmakon), ou encore une oeuvre d'art, ou encore un tout-autre sans essence stable qui s'y substituerait. Echouant toujours, il implore, il déplore, il pleure.
L'exappropriation est vécue comme une menace. On se réfugie chez soi, avec ses proches, dans des pratiques magiques; on cherche à s'immuniser, à conjurer la peur d'une infection; ou encore on développe des rites qui en prennent acte, comme la circoncision. Mais la position la plus radicale est celle d'Artaud, qui aurait préféré n'être pas né plutôt que de subir ce qu'il dénonce comme trahison ou imposture.
Plus que d'autres, le Juif, qui n'a rien en propre, est engagé dans une dialectique de retrait et de réparation. Il doit s'arracher à sa communauté pour rester Juif. Jacques Derrida revendique cette posture, qu'il qualifie d'autocirconcision. On la retrouve dans son rapport à la langue - et aussi, plus généralement, dans le schème d'auto-immunité qu'il ne cesse de développer et de déplier dans les différents champs sur lesquels il écrit. |