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Paraphrasant l'affirmation usuelle sur la perfectibilité de l'homme, Jacques Derrida soutient que celle-ci n'est possible que par un mouvement antérieur au logos et irréductible à tout système d'oppositions : la supplémentarité, dite aussi différance supplémentaire. Ce mouvement est une faculté par laquelle le supplément, qui est capable de se supplémenter lui-même, est remplacé par son double : un supplément de supplément. Dans ce mouvement sans fin, ce qui se répète est le même (l'identique), et aussi l'excès (toujours plus de supplément). Cette faculté, qui nait dans ce lieu béant, silencieux qu'est la bouche, rend possible la pensée, le langage, la représentation, et aussi l'acte d'écrire. Elle fait en sorte qu'il y ait toujours plus d'Un, plus de deux, etc...
Différance et supplémentarité marchent ensemble. La différance est le mouvement qui produit le supplément; et le supplément, comme milieu élémentaire mais aussi comme excès, fait venir la différance. Le pharmakon (terme platonicien qui, selon Derrida, désigne le supplément) n'a aucune identité stable. Il est une réserve sans substance où se produit la différenciation. Il peut agir par la voix nue, par la parole inarticulée, qui est déjà un supplément d'origine, et aussi par certains mots ou formes syntaxiques privilégiés comme la promesse, la phrase nominale, la conjonction ou la copule.
Sans cette étrange structure supplémentaire, on sombrerait dans la folie. On resterait englué dans l'unique, l'insuppléable (à la place fantasmatique de la mère).
Ce supplément qui surgit du dehors, c'est aussi la société (selon Jean-Jacques Rousseau), ou l'altérité dont la cité veut se purifier en sacrifiant un bouc émissaire, celle qui rend malade (allergie), ou encore l'autre qui nous persuade, nous séduit, que nous devons exorciser. C'est aussi le spectre : il y a toujours plus d'un spectre - ou la métaphore. Le supplément est immaîtrisable. Il ne se transmet qu'en se mettant en question. On le retrouve comme ajout, conjonction ou menace dans toute déconstruction : Plus d'une langue.
On peut définir l'art (poésie, dessin ou peinture) comme ce qui fait don d'une surabondance infinie. On tente de l'encadrer, mais on n'y parvient pas. On voudrait distinguer la figure du fond, mais l'oeuvre - comme le subjectile - participe des deux. On tente de restituer une vision ou une audition perdue, mais ce qui vient arrive en plus, exorbitant, par-dessus le marché, au-delà des limites circonscrites de l'oeuvre (son orbe), exposant l'autre scène. A travers la mimesis, on produit du supplément, on fait exister un non-être. Sur la scène contemporaine, une quatrième surface excède son propre milieu.
Déjà, Rousseau caractérisait le signe comme un supplément, une figure du mal, figure dangereuse, artefact, menace d'altération désobéissant à la nature - comme le pharmakon grec. Il espérait réparer cette effraction. Mais sa propre imagination l'entraînait dans l'autre direction : le supplément de supplément, l'écriture étrangère à toute éthique, le virtuel. L'acte même d'écrire est suppléance.
Pour qu'il y ait logos et soumission à la loi, il faut inverser le supplément. C'est ce qui s'opère avec l'archive, qui est à la fois accumulation et oubli, conservation et hypomnésie.
L'axiome de la dignité humaine suppose un principe supplémentaire, une transcendance par laquelle la vie vaut plus que la vie.
Dans le cas de la science, le supplément n'est précédé d'aucune présence.
Quand la différance s'arrête, le supplément se fige en oppositions; mais son ambivalence menace toute stabilité et pureté intérieure. L'identification elle-même est supplémentaire.
La métaphysique occidentale tend à détruire violemment le supplément, dans la langue et dans la pensée. Seuls quelques auteurs, comme Freud, en ont anticipé le concept.
Jacques Derrida annonce un autre Abraham, un autre appel qui irait au-delà de l'altérité juive - dont le prototype est la circoncision (moins = plus = autre) - par une surenchére encore moins communautaire et encore plus marquée d'hétérogénéité disséminale.
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