| Paraphrasant l'affirmation usuelle sur la perfectibilité de l'homme, Jacques Derrida soutient que celle-ci n'est possible que par la supplémentarité, ce qu'il appelle la différance supplémentaire, la faculté de substitution qui caractérise le langage humain et qui est capable de se supplémenter elle-même. C'est cette faculté qui définit l'acte d'écrire et qui rend possible la représentation. Antérieure au logos, elle est irréductible à tout système d'oppositions. Elle repose sur la répétition : le supplément est remplacé par son double, qui est un supplément de supplément. Il y a toujours plus d'Un, et plus de deux.
Entre la différance et le supplément, il y a articulation directe, presque identité. La différance est le mouvement qui produit le supplément; et le supplément, comme milieu élémentaire mais aussi comme excès, fait venir la différance. Le pharmakon (terme platonicien qui, selon Derrida, désigne le supplément) n'a aucune identité stable. Il est une réserve sans substance où se produit la différenciation. Il peut agir par la voix nue et même par la parole inarticulée, qui est déjà un supplément d'origine.
Ce supplément qui surgit du dehors, c'est aussi l'altérité dont la cité veut se purifier en sacrifiant un bouc émissaire, celle qui rend malade (allergie), ou encore l'autre qui nous persuade, nous séduit, que nous devons exorciser. C'est aussi le spectre : il y a toujours plus d'un spectre. Le logos est son inversion. Il est immaîtrisable et met en question toute transmission.
L'axiome de la dignité humaine suppose un principe supplémentaire, une transcendance par laquelle la vie vaut plus que la vie.
On peut définir l'art (poésie, dessin ou peinture) comme ce qui fait don d'une surabondance infinie, ou ce qu'on tente d'encadrer sans y parvenir, ou ce qui restitue une vision ou une audition perdue, ou ce qui vient en plus, exposant l'autre scène - la faisant exister.
Sur la scène contemporaine, une quatrième surface excède son propre milieu, poussant la mimesis au-delà de la vision.
Déjà, Rousseau caractérisait le signe comme un supplément, une figure du mal, figure dangereuse, artefact, menace d'altération désobéissant à la nature - comme le pharmakon grec. Il espérait réparer cette effraction. Mais sa propre imagination l'entraînait dans l'autre direction : le supplément de supplément, l'écriture étrangère à toute éthique. L'acte même d'écrire est suppléance.
Dans le cas de la science, le supplément n'est précédé d'aucune présence.
Quand la différance s'arrête, le supplément se fige en oppositions; mais son ambivalence menace toute stabilité et pureté intérieure. L'identification elle-même est supplémentaire.
La métaphysique occidentale tend à détruire violemment le supplément, dans la langue et dans la pensée. Au contraire Jacques Derrida annonce un autre Abraham, un autre appel qui surenchérit encore sur une altérité dont le prototype est la circoncision (moins = plus = autre). |