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Il y a dans la pensée de Derrida une méditation sur l'"ex nihilo". De quoi ce qui arrive est-il l'effet? De rien. Cela vaut pour l'événement, le don, la nomination. En termes classiques, on poserait la question : "Comment peut-il y avoir création sans origine ni cause?" Le parcours derridien suit des voies diverses : la khôra grecque, l'être heideggerien, le subjectile d'Artaud, le désert hébraïque. Et finalement le rien (ce qui ne veut rien dire) est à venir.
Comme la khôra platonicienne, ce qui n'est rien n'a pas d'essence : un lieu limitrophe, sans histoire, d'une extériorité absolue, où rien ne donne prise à l'anthropomorphisme. La loi du propre n'y a aucun sens. Ce lieu ne désigne aucune chose, aucun étant. Il est étranger au sensible comme à l'intelligible. N'ayant ni forme, ni détermination, la khôra n'est même pas ce qu'elle est, elle n'est même pas rien, elle est comme rien. C'est un abîme, a-logique et anachronique, qui précède et excède toutes les oppositions du discours, auquel elle ne participe que sur un mode aporétique. Pourtant ce lieu qui n'a pas de référent, où rien de nouveau n'arrive, rien de racontable, est celui de l'irruption du nom. Ce lieu en-deça de l'origine fait place à l'espacement. Là commence la dissémination, là survient le mouvement de la différance qui donne lieu aux oppositions, là se met en marche le théatre sans fin de l'oeuvre.
Avant le commencement, avant la parole, avant même le mouvement d'auto-affection qui engendre le temps, la voix et l'être, il y a un premier partage, un don qui semble ne rien donner, mais sans lequel il n'y aurait ni témoignage, ni confiance, ni langage possibles. Ce don pur n'est l'effet de rien; il arrive, imprévisible et inexplicable, comme l'événement ou la création.
Ce lieu est désert dans le désert, impassible, sans visage, abstrait. Encore plus ancien que le désert, il ne se laisse ni humaniser ni théologiser.
On peut trouver, dans la pratique du dessin ou de la peinture, un lieu d'incubation comparable à la khôra : le subjectile. Support et réceptacle de l'oeuvre, il s'attend à tout, mais n'est rien. Il en est ainsi pour la photographie, quand rien n'y est prononcé, ou pour la déconstruction elle-même, qui n'est pas une méthode, mais l'ouverture d'une question (c'est-à-dire rien).
Ce qui excède notre époque (celle du logocentrisme, de la clôture du savoir) n'est rien, n'a pas de nom; et l'époque à venir, qui rend l'écriture possible à partir de rien, ne veut rien dire. Rien n'y réside, elle est l'errance même.
La khôra grecque [la place, un des noms du rien] est en affinité avec la nomination du Dieu des Juifs [le Lieu (maqom), un autre nom du rien]. Pour en parler, il faut inventer une autre langue, une autre syntaxe. Si ce Dieu a une voix, il parle dans un lieu vide (comme la loi), pour ne rien dire, tout en disant qu'il n'y a rien en-dehors de ce qu'il dit (le texte).
La circoncision, ce jour où un nom est donné, pose la question du rien.
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