| De nombreux concepts de Jacques Derrida présupposent un mouvement préalable, un temps d'absence, d'effacement, de disparition ou de manque que nous désignons ici sous le terme général de retrait - bien qu'il s'agisse chaque fois d'un retrait différent. Citons : la trace, la réserve, la garde, la déconstruction, le deuil, le gramme, l'inouï, l'exappropriation, le point, le spectral, le subjectile, le désoeuvrement, etc... Chaque fois une autre perte, un autre effacement intervient dans le déploiement du concept.
Originaire est le lieu du retrait. C'est le désert dans le désert où se fonde le lien fiduciaire qui ouvre l'autre, le lieu où l'accès à soi est toujours différé, celui où silencieusement arrive la loi.
Autre concept : la différance. Cette structure originaire, irréductible, a disparu dans l'oubli. Elle n'existe pas, pas plus que le nom propre qui a été oblitéré dès le premier matin du langage, pas plus que le subjectile, ce fond sans fond qui conditionne la figure mais ne s'efface jamais complètement sous elle. Le retrait n'est jamais fini. Il se poursuit et génère l'espacement qui génère le texte et le laisse ouvert à l'imprévisible.
Le retrait derridéen est aussi un horizon, une décision, un choix et peut-être une éthique - même s'il évite ce mot-là. Il faut laisser l'autre venir, le laisser-être, comme le tsimtsoum de la Cabale. Sans un retrait primordial qui laisse une place vide, spectrale, il ne peut y avoir création, oeuvre. Ecrire [au sens de l'archi-écriture] est un acte violent. Il faut que s'efface d'abord la main puis la face du père, que le sujet se mesure à l'angoisse de sa propre et irrémédiable disparition, à l'effacement de soi. Le retrait ne conduit à rien de prévisible, il ne dévoile rien. Il tient au corps comme un talith, et s'efface lui aussi devant l'imminence d'un verdict.
Se retirent aussi le trait du dessin, la peinture, la photographie, tout ce qui peut se présenter comme empreinte ou mimesis. Le modèle ne reste pas, il se tire. Muet, il laisse une parole s'articuler.
Peut-être peut-on aller encore plus loin : vers un retrait ultime, absolu, qui décharge entièrement l'autre de tout héritage.
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La conscience a émergé avec l'écriture phonétique. L'idée de vérité, fondée sur l'évidence de la voix, supposait le retrait du signifiant, l'effacement de la différence organique et la mise en réserve des grammes. La subjectivité se constituait et s'effaçait dans une duplicité qui marque aussi la clôture du logocentrisme. |