| La différance est l'un des concepts les plus connus de l'oeuvre de Derrida. Le mot avec son orthographe différante a été inventé au plus tard en 1963 et utilisé jusqu'à la fin. C'est plus qu'une marque de fabrique derridéenne : c'est le concept qui articule son travail à l'histoire de la philosophie et aux courants de l'époque, du structuralisme à Heidegger, sans jamais s'y inféoder.
La différance donne à penser, même si Derrida soutient qu'elle n'est pas un concept mais la possibilité même du concept. Elle est impensable, infinie, innommable. Elle est prise dans un réseau, une chaîne d'autres mots. Elle n'a jamais été inscrite dans aucune langue. Aucun mot ne peut la résumer. Elle n'est qu'une trace, mais aussi un mouvement actif, productif et conflictuel qui ouvre l'histoire, avec ses différenciations, ses codes, ses séries, son écriture.
Il n'y a pas d'origine, et pourtant, la différance, qui n'existe pas, est originaire. Elle l'est même absolument. Elle précède l'être. Elle est comme le gramme, plus vieille, plus élémentaire que la vérité. Ce type de paradoxe peut sembler facile. Il est au coeur du projet philosophique de Derrida : la différance ne diffère pas par son concept, mais par son acte (l'archi-écriture). Elle désigne un point d'origine fictif, une impureté ancrée dans des frayages inconscients, d'où proviennent les langues et la société, le logos, la connaissance, la philosophie et les livres.
La différance maintient les distances. La chaîne parlée n'est plus présente à elle-même. Elle devient espace, espacement.
La différance n'est pas une abstraction. Elle fracture, suspend la présence. Elle est gardée par la langue. Elle détermine une économie qui met en réserve, mais aussi en rapport avec l'altérité, avec l'irréductible de notre époque. Que la présence à soi soit toujours différée, nous met en rapport avec l'autre, le tout-autre. Nous l'accueillons. Il nous faut nous ouvrir à l'altérité absolue et à la dérive des signes. Nous sommes pris dans une logique du supplément, dangereuse mais enrichissant l'imagination.
Les exploits des télé-technologies, comme l'illusion du temps réel, ne sont que des effets de la différance.
La pensée de la différance invite-t-elle à un nouvel humanisme, à une autre définition du propre de l'homme? Refuser tout assujettissement à la présence induit-il une transcendance? Derrida se méfie de ces mots-là. La différance ne peut se penser qu'au-delà de la métaphysique. Elle détruit toute relève au sens hegelien. On ne peut pas l'arraisonner ni la réduire.
Comme la voix, la différance est prise dans un mouvement d'auto-affection. Pour parler, je dois faire un détour par une langue, entre Eros et Thanatos, entre le spectre et l'esprit.
Quand la différance ouvre l'écriture, la face du père se retire. Derrida la rapproche de sa propre circoncision, sans moi ni mémoire, dans un rapport à la mère plus qu'au père.
Il arrive que la différance émerge, qu'elle libère la parole. C'est un événement, un acte violent qui peut se produire dans l'écriture ou l'art, dans un simple doute, en un clin d'oeil ou dans l'urgence. A l'époque classique, le théatre la mettait en scène. A l'époque moderne, depuis Van Gogh, le cinéma ou la psychanalyse la favorisent. La machine peut y contribuer.
Il arrive aussi que la différance se fige ou s'efface, dans un souffle, une oeuvre ou une organisation hiérarchique, ou dans la fête populaire, comme l'espérait Jean-Jacques Rousseau. C'est une de ses règles de production : elle doit s'arrêter. Elle est prise dans un chiasme : entre la dissémination et la réappropriation.
Derrida écrit à partir de la trace écrite de l'autre voix, dans une réception analogue à celle de la Cabale. |