| Dans sa brièveté, cette formulation n'est pas strictement de Jacques Derrida. Elle reprend les mots qu'il utilise dans La vérité en peinture où il ne parle que d'oeuvre et évite le syntagme complet, oeuvre d'art. Mais dans le même livre il insiste sur la circularité qui les relie. L'art existe par les oeuvres, et les oeuvres par l'art. De même que, dans le travail du texte (philosophique), la différance tisse toujours d'autres chaînes et produit toujours d'autres mots, l'oeuvre d'art entraîne dans une étrange logique qui produit toujours d'autres écarts. Comme dans la série des tableaux de chaussures de Van Gogh, on ne peut pas arrêter le mouvement.
Il y a dans l'oeuvre d'art quelque chose d'impossible à border. C'est justement pour ça qu'il lui faut un cadre, un cartouche, un commentaire. Il faut la mettre dans un musée, un milieu, un accompagnement. Il faut la décrire comme chose, produit. Tout cela fonctionne comme parergon, tentative de tracer un contour, de localiser, de faire revenir l'oeuvre en son lieu propre. Mais si c'est une oeuvre d'art, c'est impossible. Son énergie n'est pas libérable au sens d'une présence. Elle transgresse les limites, elle déborde les cadres. On peut tenter de lacer son pourtour, mais les lacets ne tiennent pas, ils se desserrent. La stricture ne se suture pas. L'oeuvre subsiste, mais comme chaos, manque, hétérogénéité. On peut tenter de la réduire à des termes posables (le vide, l'absence), mais il y a toujours en elle cette double dimension de ce qui ne s'arraisonne pas et s'arraisonne : la mise en oeuvre de la différance.
L'art moderne, devenu contemporain, donne à cette tendance sa place dans l'histoire. On continue à faire halte devant l'oeuvre, mais elle ne nous laisse pas indemnes. |