Pour distinguer entre objet d'art (traditionnel) et oeuvre d'art (moderne), nous partons de deux observations de Jacques Derrida :
- nous ressentons "spontanément" un respect à l'égard de certaines choses ou personnes. Il faut qu'elles restent indemnes, saines et sauves, intactes. C'est l'une des sources de la religiosité. Face à elles, nous marquons un arrêt. Nous avons des scrupules, une inhibition. Ce respect est intuitif, presque mystique. Nous l'éprouvons à l'égard de toutes sortes d'objets, naturels ou culturels, et aussi à l'égard de la loi. Le vivant est un objet de ce genre : Tu ne tueras point. L'objet d'art ou l'objet de culte entrent dans cette série.
- on peut poser la formule : il y a oeuvre d'art quand la différance est impossible à arrêter. L'oeuvre est présente, elle semble achevée, elle dégage ce sentiment de respect dont nous parlions, mais en même temps elle le déborde. On ne peut jamais la cadrer complètement, elle reste hétérogène. C'est ce débordement qui fait l'essence de l'art moderne.
L'objet d'art a des traits communs avec l'objet de culte. Il inhibe, arrête la vie courante. On fait en sorte qu'il soit indemne de toute contamination. L'oeuvre d'art produit le même mouvement mais, on ne sait pourquoi, échoue. Le sujet ne se satisfait pas de la religiosité, il est invité à suivre une autre direction. L'oeuvre a quelque chose de plus qui n'est pas dicible : une aura, une séduction inépuisable, une dimension qu'on appelera mystique ou spirituelle, faute de mieux, mais qu'il est impossible de rabattre sur une religion déterminée.
Certains dessins sont si conventionnels qu'on pourrait les remplacer par du langage. D'autres, au contraire, se passent de langage et menacent le discours. D'un côté l'objet, qui peut être beau, de l'autre l'oeuvre, qui est hétérogène (comme la khôra). L'acte de dessiner est entre les deux. Il en est de même de la photographie : dès que le discours se substitue à l'oeuvre par la lecture, l'interprétation, le savoir ou le commentaire, dès qu'il s'arrête sur un signifié, l'oeuvre bascule vers un autre statut (religieux par exemple).
Dans l'art, certains rythmes entretiennent le battement de la différance, la disséminent, ne vous laissent pas en paix, vous exposent à des événements non maîtrisables. La différance s'auto-entretient jusqu'à la pliure.
Jean-Luc Nancy travaille dans cette veine quand il décrit la peinture comme le lieu d'une auto-affection, d'une tension toujours in status nasciendi entre le silence de l'image et ses résonances multiples (forme/fond, couleurs, etc...), entre mimesis et methexis, entre plaisir et désir.
On trouve la même tension pratique chez Valerio Adami sous le nom de sinopie. |