| La déconstruction de Jacques Derrida est devenue si célèbre, sous son propre nom ou d'autres comme celui de déconstructivisme, qu'elle a pu finir par perdre son sens. Cette perte entre-t-elle dans son concept? Ce n'est pas certain. Le mot s'est banalisé, mais pas la notion. Alors : Qu'est-ce que la déconstruction? Une mise en question du logos, des institutions sur lesquelles il repose et de tout ce que la voix présente peut charrier : vérité, être, vie, discours, écriture phonétique, certitude, etc..., y compris les éléments les plus usuels comme le mot ou le signe. Ces éléments sont transformés et réduits à d'autres notions liées à ce que Derrida appelle l'archi-écriture (une écriture non phonétique) : la trace, la lettre, le gramme, l'autre.
Pourquoi déconstruire? Parce que le processus est déjà entamé. L'événement a déjà lieu, dans notre présent, il affecte l'expérience même du lieu. On le constate (entre autres) pour la politique, l'art ou la littérature. La science, la technique, l'informatique, le machinisme et les media entretiennent les turbulences qui déstabilisent l'écriture. Le cinéma y contribue par sa technique du montage/démontage. Puisque nous ne pouvons plus ralentir le mouvement, autant le chevaucher et ne pas s'arrêter en route, y compris en déconstruisant la déconstruction.
La déconstruction accompagne une crise qui semble emporter tous les systèmes d'oppositions et laisse venir l'événement irréductible, singulier. Son axiome est l'ouverture de l'avenir.
Comment philosopher en déconstruisant le logos? Par une pratique double, à la fois intérieure et extérieure au logocentrisme.
- de l'intérieur, en s'appuyant sur les spectres qui gisent dans le langage, sur les résonances du texte (lequel n'est pas changé, reste intact), sur les auteurs qui ont anticipé ce mouvement (comme Marx ou Freud), sur le patrimoine européen, et aussi en critiquant des appareils théoriques qui résistent à la déconstruction. Cette phase de renversement est indispensable. Elle fait glisser les éléments du système jusqu'au point où ils s'épuisent.
- de l'extérieur, quand les systèmes sont désorganisés. Il ne s'agit pas alors de déconstruire l'archive, mais le principe même de l'archive. Un seul auteur ni un seul texte n'y suffisent pas; il faut travailler leurs écarts.
Plus qu'une critique, la déconstruction est une expérience de l'impossible, une tâche limitée seulement par l'indéconstructible, un projet infini, quasi messianique. On peut la rapprocher d'autres tentatives dans d'autres contextes, comme celle d'Aboulafia.
Née de l'expérience d'un "être-juif" qui, partant de l'illégitimité de la distinction vichyste entre juifs et non-juifs, finit par mettre en question toute distinction conceptuelle, la déconstruction n'épargne pas la tradition juive. Eloignée de toute mystique, elle peut donner du plaisir.
La déconstruction ouvre une plaie. Elle s'écrit au futur, mais sans maîtriser ce futur. |