| En entrant dans le langage courant, sous son propre nom ou d'autres comme celui de déconstructivisme, la déconstruction a-t-elle perdu son tranchant? Peut-être pas, car elle est toujours aussi difficile à définir : ni une analyse, ni une critique, ni une interprétation, ni une méthode, ni une thématique, etc... Derrida semble avoir utilisé toutes les ficelles de la théologie négative pour éviter qu'elle ne se fige dans une positivité. La déconstruction n'est rien, en tous cas rien de substantiel, jusqu'au moment où elle produit l'événement qu'on n'attend pas.
Alors : Qu'est-ce que la déconstruction? On ne peut pas l'enfermer dans une question sur l'Être. Certes, elle interroge le logos, les institutions sur lesquelles il repose et tout ce que la voix présente peut charrier : vérité, être, vie, discours, écriture courante, certitude, etc..., y compris les éléments les plus usuels comme le mot ou le signe. Mais ces éléments sont transformés. Il ne s'agit pas d'expliquer, mais de déplier, de rendre compte de l'héritage dont le texte est le gardien. Pour cela Jacques Derrida introduit d'autres concepts : l'archi-écriture (où se défont les significations), la trace, la lettre, le gramme, l'autre.
Pourtant, une fois, il s'est risqué à une définition. La déconstruction, a-t-il dit, c'est Plus d'une langue. Définition sans phrase, dépourvue de sens, intraduisible, impossible à soumettre à quelque méta-discours que ce soit, laissant en elle une figure auto-interprétative déployer sa nécessité.
Pourquoi déconstruire? Parce que le processus est déjà entamé. L'événement a déjà lieu, dans notre présent, il affecte l'expérience même du lieu. Ça se déconstruit. On le constate (entre autres) pour la politique, l'art ou la littérature. Dans toute oeuvre, il y a de la déconstruction. La science, la technique, l'informatique, le machinisme et les médias entretiennent les turbulences qui déstabilisent l'écriture. Le cinéma y contribue par sa technique du montage/démontage. Puisque le mouvement est lancé, puisqu'il se passe aujourd'hui, autant le chevaucher et ne pas s'arrêter en route, y compris en déconstruisant la déconstruction.
Comment philosopher en déconstruisant le logos? Par une pratique double, à la fois intérieure et extérieure au logocentrisme.
- de l'intérieur, en s'appuyant sur les coins négligés du texte (une mémoire déjà à l'oeuvre dans l'oeuvre), sur ses apories, sur ses résonances (le commentateur déconstruit le texte en le laissant intact), sur les spectres qui gisent dans le langage, sur les auteurs qui ont anticipé son mouvement (comme Marx ou Freud), sur le potentiel qu'il met en oeuvre, et aussi en critiquant les appareils théoriques qui résistent à la déconstruction (par exemple le structuralisme). Cette phase de renversement est indispensable. Elle fait glisser les éléments du système jusqu'au point où ils s'épuisent.
- de l'extérieur, quand les systèmes sont désorganisés. Il ne s'agit pas alors de déconstruire l'archive, mais le principe même de l'archive. Un seul auteur ni un seul texte n'y suffisent pas. Il faut travailler leurs écarts, déplace et renverser l'ordre conceptuel, intervenir sur des restes, des concepts qui résistent à l'organisation dominante.
La déconstruction accompagne une crise qui semble emporter tous les systèmes d'oppositions. Cette crise est linguistique, et aussi machinique. Elle favorise l'émergence de l'événement irréductible, singulier. Son axiome est l'ouverture de l'avenir. Ses règles sont le respect de la différence de l'autre, le refus de faire du texte une totalité close, la décision de ne rien soustraire aux questions déconstructives.
Plus qu'une critique, la déconstruction est une expérience de l'impossible. Se laissant contaminer, parasiter par cela même qu'elle déconstruit, c'est un projet infini, quasi messianique. On peut la rapprocher d'autres tentatives dans d'autres contextes, comme celle d'Aboulafia. Elle s'écrit au futur, mais sans maîtriser ce futur. Eloignée de toute mystique, elle ne conduit pas à l'extase mais peut donner du plaisir.
Née de l'expérience d'un "être-juif" exilé, sans demeure, la déconstruction prend acte de l'illégitimité de toutes les frontières et distinctions. Elle accueille l'étranger, l'hôte incompréhensible qui arrive sans prévenir et oblige à parler autrement. Elle ouvre une plaie. |