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En entrant dans le langage courant, sous son propre nom ou d'autres comme celui de déconstructivisme, la déconstruction a-t-elle perdu son tranchant? Peut-être pas, car elle est toujours aussi difficile à définir : ni une analyse, ni une critique, ni une interprétation, ni une méthode, ni une thématique, ni une théorie, ni même une philosophie... Derrida semble avoir utilisé toutes les ficelles de la théologie négative pour éviter qu'elle ne se fige dans une positivité. La déconstruction n'est rien, en tous cas rien de substantiel, jusqu'au moment où elle produit l'événement qu'on n'attend pas.
Alors : Qu'est-ce que la déconstruction? On ne peut pas l'enfermer dans une question sur l'Être. Certes, elle interroge le logos, les institutions sur lesquelles il repose et tout ce que la voix présente peut charrier : vérité, être, vie, discours, écriture courante, certitude, etc..., y compris les éléments les plus usuels comme le mot ou le signe. Mais ces éléments sont transformés. Il ne s'agit pas d'expliquer, mais de déplier, de rendre compte de l'héritage dont le texte est le gardien. Pour cela Jacques Derrida introduit d'autres concepts : l'archi-écriture (où se défont les significations), la trace, la lettre, le gramme, l'autre, la différance, l'itérabilité, le supplément, le parergon, etc...
Il est pourtant arrivé un moment, à la fin des années 1980, où il s'est résolu à évoquer la déconstruction elle-même, si quelque chose de tel existe. Pour répondre à certaines dérives déconstructionnistes, voire à certains arguments anti-déconstructionnistes, il s'est résolu (sous certaines réserves sans cesse réaffirmées) à réintroduire le verbe Être, celui de la définition :
- la déconstruction, a-t-il dit, c'est Plus d'une langue. En laissant en elle une figure auto-interprétative déployer sa nécessité, sans se soumettre à quelque méta-discours que ce soit, elle s'apparenterait à une sorte de traduction des héritages parvenus jusqu'à nous - traduction aussi nécessaire qu'impossible. A sa façon unique et idiomatique, elle ferait survivre plus d'une voix.
- puis est venu cet autre aphorisme, pas moins énigmatique : La déconstruction est la justice. L'un comme l'autre s'impose performativement, comme la loi. Une force fondatrice, un acte de foi qui opère au bord du langage, dont le fondement n'est pas rationnel mais mystique, introduit une tension entre une justice qu'on ne peut "adresser" qu'indirectement, de manière oblique (l'expérience de l'impossible) et un système du droit (le possible). Si l'on prend au sérieux la justice, elle franchit toutes les limites : adulte/enfant, homme/femme, humain/animal, etc... Il en est ainsi pour une oeuvre, un texte [si en lui opère quelque chose qui soit de l'ordre du juste]. Il en fait l'expérience de lui-même, sur lui-même, il s'affecte, s'auto-hétéro-déconstruit, et avec lui toutes les partitions qui instituent le sujet humain sont affectées, déconstruites.
Pourquoi déconstruire? Parce que le processus est déjà entamé. L'événement a déjà lieu, dans notre présent, il affecte l'expérience même du lieu. Ça se déconstruit. On le constate (entre autres) pour la politique, l'art ou la littérature, on le vit chaque jour au coeur du droit. C'est une mutation radicale. La science, la technique, l'informatique, le machinisme et les médias entretiennent les turbulences qui déstabilisent l'écriture. Le cinéma y contribue par sa technique du montage/démontage. L'accumulation du travail comme celle du savoir est mise en crise. Dans les oeuvres aussi, la déconstruction est à l'oeuvre, et le concept d'oeuvre devient une énigme. Quand le mouvement est lancé, quand la déconstruction devient un motif, de nouvelles possibilités de renvoi à l'autre émergent. Déconstruire la déconstruction n'est pas un but en soi, c'est s'appuyer sur un puissant mouvement pour balayer les constructions figées et réparer l'injustice.
Comment philosopher en déconstruisant le logos? Par une pratique double, à la fois intérieure et extérieure au logocentrisme.
- de l'intérieur, en s'appuyant sur les coins négligés du texte (une mémoire déjà à l'oeuvre dans l'oeuvre), sur ses apories, sur ses résonances (le commentateur déconstruit le texte en le laissant intact), sur les spectres qui gisent dans le langage, sur les auteurs qui ont anticipé son mouvement (Marx, Freud, mais aussi Jean Genet), sur le potentiel qu'il met en oeuvre, sur l'instabilité des limites (parergon), et aussi en critiquant les appareils théoriques qui résistent à la déconstruction (par exemple le structuralisme). Cette phase de renversement - qui ne détruit pas la valeur de vérité - est indispensable. Elle fait glisser les éléments du système jusqu'au point où ils s'épuisent.
- de l'extérieur, en désorganisant les systèmes. Il faut travailler les écarts, déplacer et renverser l'ordre conceptuel, intervenir sur les restes, les concepts qui résistent à l'organisation dominante, et aussi les contextes. Il ne s'agit pas alors de déconstruire l'archive, mais le principe même de l'archive. Un seul auteur ni un seul texte n'y suffisent pas.
L'université devrait être un lieu de résistance critique, déconstructive, où le principe de liberté inconditionnelle de questionnement, de proposition et d'invention trouverait à s'appliquer.
En rapport essentiel avec la pensée même, qui est faite d'additions et de suppléments dangereux, et avec l'itérabilité générale du langage, qui déplace et déjoue les limites oppositionnelles, la déconstruction favorise l'irruption de l'événement irréductible, singulier - au plus près possible d'un idiome ou d'une signature. Elle s'appuie sur la crise actuelle, linguistique et aussi machinique, pour défaire l'opposition classique de la vérité et de l'apparence, résister à la volonté moderne de tout calculer, de tout programmer y compris l'invention, et pour ouvrir un autre espace théorique.
Si la déconstruction se voulait possible, elle se présenterait comme un ensemble de procédures avec leurs méthodes, leurs pratiques et leurs chemins balisés. Mais sa visée, l'expérience qu'elle invente, n'est pas celle-là : c'est celle de l'autre. Se laissant contaminer, parasiter par cela même qu'elle déconstruit, elle s'écrit au futur, mais sans maîtriser ce futur. Pour préparer la venue de l'autre sans l'inscrire dans un horizon préalable, elle doit inventer l'impossible. C'est sa loi, sa seule dignité. Son axiome est l'ouverture de l'avenir.
On expérimente la déconstruction, chaque fois unique. Elle est ce qui arrive, quand ça arrive. Pour la mettre en oeuvre, il n'y a ni règle, ni procédés, ni technique, mais une quasi-règle : ce qui, chaque fois, vient en plus, opère comme irruption de l'autre, disjonction, commotion. Du thème, du texte ou du concept en cause, il faut refuser de faire une totalité close. Le style de la déconstruction exige le respect du droit de l'autre à la différence. Sa responsabilité, c'est de ne rien soustraire aux questions déconstructives.
La déconstruction a toujours été à l'oeuvre. Prendre acte de l'illégitimité des frontières et distinctions, accueillir l'étranger, l'hôte incompréhensible qui arrive sans prévenir et parle autrement, décloisonner, c'est chaque fois nouveau, mais chaque fois un projet infini, quasi messianique. Dans le cas de Jacques Derrida, elle est née d'un "être-juif" exilé, sans demeure, que d'autres avaient déjà exploré comme Aboulafia. Mais elle peut naître ailleurs, dans d'autres contextes.
Et en plus, sans vouloir en faire une ultime justification, on peut ajouter que, quoiqu'éloignée de toute mystique et sans prétendre à l'extase, elle peut donner du plaisir.
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