| Souvent Derrida évoque l'autre, mais quel autre? Ni le petit autre (le prochain en tant qu'il est présent), ni le grand Autre supposé (il relèverait de la métaphysique), mais l'autre de la différance. Un ami mort dont le souvenir résiste au deuil, une feuille qui se replie sur elle-même, un espacement, un subjectile, telles sont quelques figures de cet autre. S'il est irréductible, c'est parce qu'il ne peut pas être posé. Son identité ne se ferme pas sur elle-même. Face au texte, voici un autre texte qu'il faut accueillir. Je peux l'accueillir car j'ai fait en moi-même l'expérience de la division et de l'auto-affection.
Car si l'autre m'entend parler, je m'entends aussi, et si je me touche, je touche aussi un autre. Il y a supplément, altération. Tout vivant accueille en lui un autre hétérogène, avec lequel il partage un schibboleth qui n'est pas un secret, mais une différence. Avant tout lien social, dans le désert, il l'accueille, il lui fait crédit. Quand il le combat, il se combat lui-même (auto-immunité). Cet autre nous angoissera toujours. Il ne sera jamais un prochain. Il est incalculable. Il promet, il donne, il décide de la loi, soutient les croyances et la vision, mais il reste irréductible. On peut toujours tenter de s'y identifier; il est impossible d'en faire son deuil.
Présent/absent, l'autre est spectral. Dans la vie courante, on ne s'adresse à lui qu'indirectement, même si la pensée nous y engage. Il faut un autre geste, une hantologie qui anticipe le tout-autre dans sa dissymétrie infinie. Il n'y a éthique que si l'autre est présent comme absence, dissimulation, différance - on peut alors l'aimer.
Dans les concepts dits "éthiques" avancés par Derrida, c'est à cet autre irréductible que j'ai affaire, pas à celui de la vie courante. Par exemple dans la visitation, quand je me transforme pour lui, au risque de perdre mon identité; dans l'hospitalité, quand j'évite toute question sur l'autre; dans l'ouverture messianique à l'autre auquel je dis "Viens", quand je lui ouvre l'avenir; dans l'éthique à venir, quand c'est l'autre qui est ma loi. Quand vient l'autre humanisme, celui de l'autre homme indéterminé, j'apprends à vivre : respect et tolérance pour la singularité dans son altérité infinie.
L'autre n'est jamais évident. Il faut l'inventer, par exemple par la psychanalyse ou la photographie. Il faut concevoir une altérité oblique, inouïe, qui ne soit pas la simple opposition à ce qui est, qui se dise dans une autre langue, une autre syntaxe.
L'autre est impliqué dans la marche de l'écriture : c'est lui qui déchiffre la marque, dans son contexte. Il est toujours supplémentaire. Il peut faire (son) trou selon une autre loi, celle de la dissémination. |