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Souvent Jacques Derrida a été confronté au deuil. Quoiqu'on fasse et quelle que soit la position qu'on prenne, le deuil est une trahison car il contribue à détruire définitivement l'autre qui est mort, dans son altérité. Pour compenser cette trahison, il faut bien que nous croyions aux spectres qui ne cessent d'apparaître : multiples voix qui viennent du passé, des médias ou de l'inconscient. Que faire avec ces voix?
Trois positions, et peut-être quatre :
1. les fétichiser. Elles parlent alors, elles continuent à parler sans qu'il soit possible de les arrêter. C'est l'idéologie, l'idéal, voire la parole poétique. Dans la modernité, ces voix sont gramophonisées. Elles passent par la technique, les médias, l'image. Comme on ne peut pas les faire taire, on les conjure, en espérant que cette conjuration contribuera au deuil.
2. les introjecter, au sens freudien d'un deuil dit "réussi" ou "normal". Il s'agit de rendre présents les restes, de s'identifier aux voix spectrales, d'accepter qu'elles puissent déterminer notre être. C'est ce qui se produit au cinéma, quand les images sont magnifiées.
Ces deux premières positions se recoupent : elles s'incluent/s'excluent l'une l'autre, comme l'incorporation et l'introjection dans la métapsychologie de Nicolas Abraham et Maria Torok.
3. laisser ces voix devenir des traces, au-delà du deuil. C'est la tâche de la déconstruction (désidentification intempestive, hantologie) : tâche impossible, infinie, derridienne. Je me résigne à l'exappropriation, j'accepte que l'autre reste l'autre en moi. D'ailleurs il l'a toujours été, irréductiblement. En secret, je scelle une alliance : je dis Oui à cet autre, je le garde. J'observe ce qui reste de Psychè, pas tout à fait morte mais déjà posthume. Cette troisième posture est celle de la mémoire, qui est endeuillée par essence, et aussi celle de la signature; car signer, c'est se résigner à une perte irrémédiable.
4. ne laisser aucune trace, aucun linceul, aucun voile, aucune adresse. C'est le deuil de la vérité, de l'ipséité, mais sans faire porter le deuil à personne, sans en escompter le moindre bénéfice. Cette ultime position est celle du suicide absolu. Il ne s'agit pas de la tenir car elle est inaccessible, elle est absolument exclue, elle nous répugne, elle nous dégoûte.
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Karl Marx a dénoncé les spectres, les semblants, les simulacres. Mais il ne s'est pas rendu compte que, pour les chasser, il faudrait faire [aussi] son deuil de l'homme lui-même.
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