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Le récit de l'Orloeuvre

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de l'oeuvre

de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Derrida, le deuil                     Derrida, le deuil
Sources (*) : Les mots de Jacques Derrida               Les mots de Jacques Derrida
Pierre Delain - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Galgal, 2004-2013, Page créée le 13 décembre 2006

[Derrida, le deuil]

Autres renvois :
   

Derrida, la remémoration

   

Derrida, l'héritage

   

Derrida, la mort

Derrida, la crypte

                 
                       

Souvent Jacques Derrida a été confronté au deuil. Quoiqu'on fasse et quelle que soit la position qu'on prenne, le deuil est une trahison car il contribue à détruire définitivement l'autre qui est mort, dans son altérité. Pour compenser cette trahison, il faut bien que nous croyions aux spectres qui ne cessent d'apparaître : multiples voix qui viennent du passé, des médias ou de l'inconscient. Que faire avec ces voix?

Trois positions, et peut-être quatre :

1. les fétichiser. Elles parlent alors, elles continuent à parler sans qu'il soit possible de les arrêter. C'est l'idéologie, l'idéal, voire la parole poétique. Dans la modernité, ces voix sont gramophonisées. Elles passent par la technique, les médias, l'image. Comme on ne peut pas les faire taire, on les conjure, en espérant que cette conjuration contribuera au deuil.

2. les introjecter, au sens freudien d'un deuil dit "réussi" ou "normal". Il s'agit de rendre présents les restes, de s'identifier aux voix spectrales, d'accepter qu'elles puissent déterminer notre être. C'est ce qui se produit au cinéma, quand les images sont magnifiées.

Ces deux premières positions se recoupent : elles s'incluent/s'excluent l'une l'autre, comme l'incorporation et l'introjection dans la métapsychologie de Nicolas Abraham et Maria Torok.

3. laisser ces voix devenir des traces, au-delà du deuil. C'est la tâche de la déconstruction (désidentification intempestive, hantologie) : tâche impossible, infinie, derridienne. Je me résigne à l'exappropriation, j'accepte que l'autre reste l'autre en moi. D'ailleurs il l'a toujours été, irréductiblement. En secret, je scelle une alliance : je dis Oui à cet autre, je le garde. J'observe ce qui reste de Psychè, pas tout à fait morte mais déjà posthume. Cette troisième posture est celle de la mémoire, qui est endeuillée par essence, et aussi celle de la signature; car signer, c'est se résigner à une perte irrémédiable.

4. ne laisser aucune trace, aucun linceul, aucun voile, aucune adresse. C'est le deuil de la vérité, de l'ipséité, mais sans faire porter le deuil à personne, sans en escompter le moindre bénéfice. Cette ultime position est celle du suicide absolu. Il ne s'agit pas de la tenir car elle est inaccessible, elle est absolument exclue, elle nous répugne, elle nous dégoûte.

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Karl Marx a dénoncé les spectres, les semblants, les simulacres. Mais il ne s'est pas rendu compte que, pour les chasser, il faudrait faire [aussi] son deuil de l'homme lui-même.

 

 

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Propositions

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Le travail du deuil, c'est rendre présents les restes, les ontologiser, identifier les dépouilles pour savoir qui c'est et où il est

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Il y a trois choses dans le spectre : l'identification des restes (deuil), la nomination des générations (voix), la puissance de transformation (travail)

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Qu'il soit possible ou impossible, le deuil est une trahison

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Il ne saurait y avoir de vrai deuil, car la trace de l'autre est déjà irréductiblement en nous

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Un deuil dans lequel "Je garde le mort en moi, en un lieu cryptique, sans le détruire comme autre", brouille la limite entre introjection et incorporation

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Une conjuration fait son propre deuil : ceux qui font peur se font peur à eux-mêmes et conjurent le spectre qu'ils représentent

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Il y a trois types de deuils qui sont aussi trois façons d'hériter : l'héritage mortifère, l'introjection symbolique et le choix incalculable du fils illégitime

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Une tâche derridienne : "Vis-à-vis du spectre, aller au-delà du travail de deuil"

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Au-delà du deuil, une désidentification intempestive fait craquer les signes, les modèles et les figures de la croyance

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L'exappropriation est la condition du sens, du désir, de l'amour, du deuil

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Pour que l'autre reste l'autre en moi, il faut que le deuil soit impossible : ni incorporation, ni introjection

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Une alliance est scellée par un "Oui, oui" qui garde, en secret, une mémoire endeuillée où vient l'autre

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Partir sans laisser d'adresse est la bénédiction ultime : laisser l'autre survivre sans la surcharge d'un héritage, sans le poids d'un deuil

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On ne peut pas faire son deuil du dégoûtant : on ne peut que le vomir

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Il faut, aujourd'hui, faire son deuil de Psychè - c'est-à-dire du sujet en tant qu'il reste - car elle est expropriée, elle n'est plus un principe de vie

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Signer, c'est affirmer de façon fière, triomphante, quelque chose dont on a déjà fait son deuil

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La mémoire est endeuillée par essence

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La parole poétique est l'équivalent analogique général des Beaux-Arts, la valeur des valeurs : en elle s'effectue le travail de deuil qui transforme l'hétéro-affection en auto-affection

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Le cinéma est un deuil magnifié où s'impressionnent les moments tragiques ou épiques de la mémoire

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La logique spectrale envahit tout, partout où se croisent le travail du deuil et la tekhnè de l'image

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Cinéma, médias et télé-technologies mettent en scène des spectres dont on ne peut pas faire son deuil

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Marx prend peur devant le caractère spectral de l'humain, il renonce à faire son deuil du propre de l'homme

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