| Souvent Jacques Derrida a été confronté au deuil. Quoiqu'on fasse et quelle que soit la position qu'on prenne, le deuil est une trahison car l'autre qui est mort, dans son altérité, est détruit. Pourtant il faut bien que nous croyions aux spectres, car ils ne cessent d'apparaître : multiples voix qui viennent du passé, des médias ou de l'inconscient. Que faire avec ces voix?
Trois positions, et peut-être quatre :
1. les incorporer. Elles parlent alors, elles continuent à parler sans qu'il soit possible d'en faire son deuil. Il faut les conjurer, en espérant que cette conjuration contribuera au deuil. C'est l'idéologie, l'idéal, le fétiche. Ces voix sont dans la technique, dans les médias, dans l'image.
2. les introjecter, c'est-à-dire en faire son deuil (au sens freudien), rendre présents les restes. Nous nous identifions aux voix spectrales, Elles déterminent notre être (ontologie). C'est ce qui se produit au cinéma, quand les images sont magnifiées.
3. laisser ces voix devenir des traces, au-delà du deuil. C'est la tâche de la déconstruction (désidentification intempestive, hantologie) : tâche impossible, infinie, derridéenne, qui est le privilège de la parole poétique. Je me résigne à l'exappropriation, j'accepte que l'autre reste l'autre en moi. D'ailleurs il l'a toujours été, irréductiblement. En secret, je scelle une alliance : je dis Oui à cet autre, je le garde. J'observe ce qui reste de Psychè, pas tout à fait morte mais déjà posthume. Cette troisième posture est celle de la mémoire, qui est endeuillée par essence.
4. ne laisser aucune trace, aucun linceul, aucun voile, aucune adresse. C'est le deuil de la vérité, de l'ipséité, mais sans faire porter le deuil à personne, sans en escompter le moindre bénéfice. Cette ultime position est celle du suicide absolu. Est-elle tenable?
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Karl Marx a dénoncé les spectres, les semblants, les simulacres. Mais il ne s'est pas rendu compte que, pour les chasser, il faudrait faire [aussi] son deuil de l'homme lui-même. |