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Dans sa manifestation la plus courante, la parole se distingue à peine de la voix. C'est la parole vive qui s'entend au présent, sur le mode de l'expression : une profération d'un sens déjà constitué dans le logos. Elle s'organise dans un système phonétique, un discours porteur de vérité, structuré par le logocentrisme. Elle unit en une spiritualité la vie et l'idéalité. A travers la parole comme à travers toute langue, c'est l'être qui parle. A travers la poésie, l'éloquence, la tragédie, la bouche prend plaisir à parler.
Mais la parole ne se donne jamais comme pure présence. On ne peut pas la dissocier de l'écriture, avec ses jeux de détours, d'espacements et de temporisations (différance). Irréductible à une simple phonétisation ou aux règles du langage, elle est contaminée par une absence, infectée par l'archi-écriture, par une violence originaire dont elle garde la trace. (Chaque mot peut se transformer en fable où se raconte la différence sexuelle). Du dedans, un supplément la travaille, et du dehors, elle est affectée par des apories.
Si on la laisse venir à l'improviste, en-dehors de tout calcul, ce qu'elle déclenche peut être irréductible, intraduisible en un discours.
La parole supplée au silence, à ces mots secrets qui restent enfouis, encryptés, inaccessibles. A travers elle s'exerce - comme à travers l'image - une force de spectralité.
La parole se donne à entendre par l'oreille, mais aussi à travers le visible. Comme l'image, elle présente un "lui-même là", ici et maintenant; et comme l'image, son passé est irreprésentable. Pour être crédible, ce dont elle témoigne ne doit pas être rivé à la vue.
La parole peut s'annoncer par la voix, mais aussi par des signes, traces et clins d'oeil : dans l'entente, l'accord, l'harmonie ou la beauté, ça parle.
Comme l'écriture, la parole est datée, et renvoie à d'autres dates. Une structure de promesse, de désir ou d'attente la traverse. Chaque fois que j'ouvre la bouche, je promets, et cette promesse est un salut au tout-autre.
D'une part la langue nous précède, nous précipite dans la loi; d'autre part elle s'inscrit à même le corps. Il faut un tiers, un autre, un intercesseur, pour la circoncire et nous introduire dans une communauté, une alliance dissymétrique.
Pour Dieu seul, sa franchise serait totale.
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