| L'oeuvre de Jacques Derrida commence par cela, chronologiquement et logiquement : un certain travail sur la voix. Il n'est pas question de la réduire (cette oeuvre) à une seule clef (la voix), comme s'il y en avait une, mais d'accepter l'invitation sous-jacente : nous vivons le temps d'une dislocation, d'une clôture, celle du phono-logocentrisme. Qu'en est-il de la voix? Est-ce qu'on passe d'une époque de la voix à une autre époque où elle s'efface? Certes pas (1. la notion d'époque est suspecte; 2. La clôture du phono-logocentrisme n'est pas sa fin). La voix s'entend comme toujours, toujours aussi parlante, toujours aussi proche et toujours aussi présente. Son pouvoir n'a pas disparu. Son spectre s'étend même, au-delà de toutes les limites qui faisaient sa portée. Et pourtant il s'est passé quelque chose, un événement. Une autre écriture, l'archi-écriture, active depuis l'origine, laisse des traces qui sont - elles aussi - des spectres, des voix polyphoniques. Nous y sommes livrés, comme nous l'avons toujours été. Dans cet espace entre deux dimensions vocales, dans cet espacement, cette tension, il faut prendre place.
Revenons à la voix. Quand je parle, quand je m'exprime, je m'entends parler. Un décalage s'instaure, une différence que Derrida appelle auto-affection. C'est ce décalage qui rend possible la subjectivité, la conscience. Une gestation particulière se produit, d'un type unique, que la voix partage avec le temps et quelques autres domaines essentiels, humains ou non humains - comme la vie. Engendrée par rien, l'auto-affection s'opère au-dedans de moi, mais aussi en l'autre.
Le monde que j'entends est présent. Il est proche, il fait sens, la voix le spatialise, elle le garde. C'est cette capacité à privilégier et incarner la présence qui rend la voix indéfectiblement complice de l'idéal. Elle fait dépendre l'objectivité du monde de son pouvoir d'idéalisation. Par un acte qui lui est propre, elle unit la vie et l'idéalité, le son du monde et les objets idéaux hors du monde. Le monde se présente comme surface disponible, sphère vocale ou phonique où repose l'idée même de vérité. Ainsi s'édifie le phallocentrisme ou phallogocentrisme.
Dans l'expression courante, nous supposons une voix intérieure, porteuse de sens, qui s'adresse vers l'extérieur à tout ce qui est à sa portée. Une telle voix se donne comme liberté ou loi naturelle. Elle s'exprime par le visage. Même quand elle est archivée ou enregistrée, à la radio ou au cinéma, elle se présente comme vivante. Mais en organisant tous les lieux, elle ne fait que reproduire un sens déjà constitué. Elle est improductive.
Dans la tradition occidentale, l'être est présent dans la technè ou le logos. La voix, qui se donne comme maîtrise sur le signifiant, opère par la lettre et l'écriture. Elle met le signifiant à l'abri, elle protège la vérité sous un voile. Elle réussit à maîtriser l'objet tout en le dérobant. C'est sa dignité.
Si les prisonniers de la caverne platonicienne font appel à la voix, c'est parce qu'elle promeut une seconde présence dans la représentation. Là, quand la voix devient lisible au-delà de sa date, commence la philosophie.
A travers le verbe "être", la voix s'unit à la pensée. Etant à la fois dans le monde et transcendantale, elle occupe une position énigmatique dont aucune science objective ne peut rendre compte.
La voix n'a jamais été intacte. Déjà, l'écriture alphabétique altère sa présence. En la saisissant dans la langue, elle l'engage dans le mouvement même de la différance. Comme toute marque, elle se sépare de son signifié d'origine. Il suffit d'une lettre pour la brouiller, de quelques articulations pour l'énerver. Dans la voix la plus nue, dans une simple copule, il y a déjà du supplément (pharmakon). Infiniment surabondante, elle donne sans réciprocité.
L'histoire de la voix est celle de l'esprit qui continue de parler, comme un spectre dont nous sommes légataires, génération après génération. Nous pouvons la craindre, vouloir l'exorciser, elle parle encore et toujours plus. Il nous faut apprendre à nous adresser à elle, dans sa multiplicité.
Dans la présence, la voix se prononce, mais il y a aussi en elle de l'imprononçable, que Derrida baptise schibboleth. On peut situer ce point du côté de dieu (qui seul peut concilier l'indicible, la franchise de l'expression et la présence continue à soi) ou de la trace. En ce point inouï, la voix disparaît, mais on peut encore l'invoquer.
Quand Derrida se reconnaît, à lui-même, une voix, c'est pour la mêler à d'autres qu'on n'a jamais entendues, comme celles des quatre rabbins du Pardès.
La voix a-t-elle un destin? Sans différance, elle peut mourir. C'est ce qui panique Artaud, et en même temps l'exalte. S'il ne cesse de la proférer, ce n'est pas pour parler, c'est pour détruire le langage et la représentation. Si Derrida a tenu a faire entendre la voix d'Artaud, c'est parce qu'il n'était pas étranger à ce projet.
Un sans-voix (par exemple celui qu'on trouve dans l'oeuvre d'art) peut trouer l'écriture. A moins que ce ne soit la voix elle-même, sa résonance, qui supplée à la présence.
Il y a des pratiques sociales de la parole vive, comme la fête.
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La voix reste un point aveugle de l'oeuvre de Jacques Derrida. Omniprésente, objet ambigu de son désir, elle occupe le statut inconfortable de bord interne-externe de la déconstruction. Soit elle est indéconstructible et menaçante, soit sa déconstruction nous précipiterait vers l'innommable. Soit elle est incirconcise (la voix présente ou celle des Ephraïmites), soit elle est engagée, sans répît, dans la tâche infinie de s'autocirconcire - avec ou sans l'aide du rabbin, du poète ou du philosophe.
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