| L'oeuvre de Derrida commence par cela, chronologiquement et logiquement : un certain travail sur la voix. Il n'est pas question de la réduire (cette oeuvre) à une seule clef (la voix), comme s'il y en avait une, mais d'accepter l'invitation sous-jacente : nous vivons le temps d'une clôture, celle du phono-logocentrisme. Ce temps est marqué par une tentative (presque) sans espoir de science de l'écriture, la grammatologie. Qu'en est-il de la voix? Est-ce qu'on passe d'une époque de la voix à une autre époque où elle s'efface? Certes pas (et pas seulement parce que cette notion d'époque est suspecte). La voix s'entend comme toujours, toujours aussi parlante, toujours aussi proche et toujours aussi présente. Son pouvoir n'a pas disparu. Que s'est-il passé? Une autre écriture, l'archi-écriture, active depuis l'origine, laisse des traces, qui sont aussi des spectres, des voix polyphoniques auxquelles nous sommes livrés. Nous avons à en faire le deuil. Dans cet espace, cet espacement, cette tension, il faut prendre place.
Revenons à la voix. Quand je parle, je m'entends parler. Il y a un décalage entre les deux, une différence que Derrida appelle auto-affection. Cette gestation particulière, d'un type unique, que la voix partage avec le temps, n'est engendrée par rien. Elle rend possible la subjectivité. Elle se produit en moi, mais aussi en l'autre. En m'exprimant, j'entends le monde au-dedans de moi. Réduit à une surface disponible, à une idéalité, il est présent, aussi proche que ma voix, il fait sens, la voix le garde, elle le spatialise. Elle est la conscience, indéfectiblement complice de l'idéal. Sur elle repose le privilège de la présence et l'idée même de vérité. C'est à elle que les prisonniers de la caverne platonicienne font appel; elle promeut une seconde présence dans le domaine de la représentation.
La voix porte une énigme. Elle est intérieure, mais la transcendance repose sur elle. Elle fait dépendre l'objectivité du monde de son pouvoir d'idéalisation. Par un acte qui lui est propre, elle unit la vie et l'idéalité, le son du monde et les objets idéaux hors du monde.
En tant que sphère vocale et élément phonique, elle se donne comme maîtrise sur le signifiant. Elle le met à l'abri. Elle protège la vérité sous un voile. C'est sa dignité, la dignité de son époque et de la tradition occidentale où l'être est présent dans la technè ou le logos. Se produisant dans l'histoire par la lettre et l'écriture, elle rend capable de maîtriser l'objet, tout en le dérobant. Ainsi s'édifie le phallocentrisme ou phallogocentrisme.
A travers le verbe "être", la voix s'unit à la pensée. Aucune science objective ne peut en rendre compte. On la rencontre à l'intérieur, en soi, et aussi à l'extérieur dans la parole vive, à portée de voix, et aussi beaucoup plus loin, depuis qu'elle a été reproduite ou enregistrée, à la radio ou au cinéma. Elle organise tous les lieux. Elle se donne comme liberté ou loi naturelle. Même archivée, elle se présente comme vivante et s'exprime par le visage.
Mais la voix n'est pas à l'abri de l'écriture. Elle n'a jamais été intacte. Elle aussi est en mouvement, L'écriture alphabétique la saisit dans son auto-affection. Comme toute marque, elle se sépare de son signifié d'origine. Il suffit d'une lettre pour la brouiller, et la différance opère en elle, l'écriture rétroagit sur elle. Dans la voix la plus nue, il y a déjà du supplément (pharmakon). Infiniment surabondante, elle donne sans réciprocité.
L'histoire de la voix est celle de l'esprit qui continue de parler, comme un spectre dont nous sommes légataires, génération après génération. Nous pouvons la craindre, vouloir l'exorciser, elle parle encore et toujours plus.
Dans la présence, la voix se prononce, mais il y a aussi en elle de l'imprononçable, que Derrida baptise schibboleth. On peut situer ce point du côté de dieu (qui seul peut concilier l'indicible, la franchise de l'expression et la présence continue à soi) ou de la trace. En ce point inouï, la voix disparaît, mais on peut encore l'invoquer.
Quand Derrida se reconnaît, à lui-même, une voix, c'est pour la mêler à d'autres qu'on n'a jamais entendues, comme celles des quatre rabbins du Pardès.
La voix a-t-elle un destin? Sans différance, elle peut mourir (comme elle meurt chez Artaud). Un sans-voix (par exemple celui qu'on trouve dans l'oeuvre d'art) peut trouer l'écriture. A moins que ce ne soit la voix elle-même, sa résonance, qui supplée à la présence.
Il y a des pratiques sociales de la parole vive, comme la fête.
La voix reste un point aveugle de l'oeuvre de Jacques Derrida. Omniprésente, objet ambigu de son désir, elle occupe le statut inconfortable de bord interne-externe de la déconstruction. Soit elle est indéconstructible, soit sa déconstruction nous précipiterait vers l'innommable.
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