| Dans la lignée des deux grands genevois, Jean-Jacques Rousseau et Ferdinand de Saussure, la modernité des années 1960-70 postulait l'affinité essentielle de l'homme avec le monde du langage, de la parole et des mots. Le privilège de l'être hérité d'une longue tradition se prolongeait dans l'énigme de la voix. Dans les sciences humaines, le champ linguistique occupait une place prééminente. On admettait que la différence s'institue dans ce champ par l'articulation du langage, qu'elle s'organise en système et structure la société et les croyances autour du logocentrisme, que l'écriture phonétique avec son corrélat, le phonocentrisme, ordonnent en un tout la prononciation, la langue et le discours. Une telle unité, si elle était tenable, permettrait au langage de garantir la normalité dans tous les domaines, y compris sexuel. Elle donnerait une consistance à la place du père.
Mais le langage n'est pas indéconstructible, car il est d'abord écriture. Ce qui vaut pour l'écriture (la rupture de l'horizon de sens) vaut aussi pour lui. L'origine de la différence qui habite en lui peut être pensée - mais au prix de sa destruction. Partout, des indices sont à l'oeuvre qui échappent aux systèmes d'opposition. Le signifié transcendantal est remis en question. La domination du mot est contestée. Par cette part de non-présence dont Rousseau avait peur, on accède au point fictif de la différance. Le langage ne peut se constituer historiquement, il ne peut promettre le sens et le vrai, que par une dissociation qui entretient la différence.
Il arrive qu'on déborde le langage. C'est le cas par exemple pour le dessin ou la peinture, ou à certaines époques comme la nôtre. Son pouvoir de substitution (supplémentarité) dépasse les systèmes. |