| Ce qui restera de l'oeuvre de Jacques Derrida est peut-être cela : la façon unique dont il a mélangé son oeuvre philosophique avec le récit de sa vie, son enseignement avec son héritage, la pensée avec la prière et les larmes, jusqu'à en faire une construction unique, un tableau textuel où l'archive ne se distingue plus du concept, le lointain ne se distingue plus du proche.
On ne fera pas de documentaire. On n'ira pas fouiller dans sa réalité. On ne cherchera ni la source du nom hébraïque qu'il a reçu le jour de sa circoncision : Elie, ni la psychologie d'un homme qui redoute plus le jugement de ses fils que celui de ses pères. On ne se demandera pas pourquoi il a perdu la bague de son père. Derrida en porte le poids, comme il porte le poids de la mort d'un de ses frères, double presque jumeau, né avant lui, et d'un autre après lui - dédoublement asymétrique qu'on retrouve dans sa pensée. Il ouvre une eschatologie qui ne se refermera jamais.
Comme beaucoup de juifs de sa génération, il est toujours resté entre-deux : entre la survie et la mort, entre la parole et le sans-voix, entre l'enseignement et la paralysie faciale, entre la voix et le silence. Mais au bout du compte, un an avant sa mort, il en fait le constat : c'est son être-juif qui organise l'essentiel de sa position citoyenne et de sa pensée la plus formalisée.
Vivant, il se pleurait déjà lui-même.
Ses textes sont des scénographies de sa propre parole. |