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Le récit de l'Orloeuvre

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de Jacques Derrida

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Derrida, sur sa vie                     Derrida, sur sa vie
Source (livre) : Les mots de Jacques Derrida               Les mots de Jacques Derrida
Pierre Delayin - "Les mots de Jacques Derrida", Ed : Idixa, 2004-2009, Page créée le 15 mars 2006

[Derrida, sur sa vie] - élements biographiques et autobiographiques

   
   
   
                 
                       

Ce qui restera de l'oeuvre de Jacques Derrida est peut-être cela : la façon unique dont il a mélangé son oeuvre philosophique avec le récit de sa vie, son enseignement avec son héritage, la pensée avec la prière et les larmes, jusqu'à en faire une construction unique, un tableau textuel où l'archive ne se distingue plus du concept, le lointain ne se distingue plus du proche.

On ne fera pas de documentaire. On n'ira pas fouiller dans sa réalité. On ne cherchera ni la source du nom hébraïque qu'il a reçu le jour de sa circoncision (Elie), ni la psychologie d'un homme qui affirme redouter plus le jugement de ses fils que celui de ses pères, ni les circonstances de son expérience ambivalente de la langue française. De ses pères, il a perdu la bague [une marque d'alliance], mais il a gardé le talith [une autre marque d'alliance]. C'était à lui de porter le poids de sa généalogie, comme il portait le poids de la mort d'un de ses frères, double presque jumeau, né avant lui, plus celle d'un autre frère né après lui - dédoublement asymétrique qu'on retrouve dans sa pensée.

Comme beaucoup de Juifs de sa génération, il est resté entre-deux : entre la voix et le silence, entre la survie et la mort, entre la parole et le sans-voix, entre l'enseignement et les tentations du mutisme qui se sont un jour concrétisées par une paralysie faciale, entre son être-juif dont il a dit qu'il organisait l'essentiel de sa position citoyenne et l'ambition folle de proposer une nouvelle Internationale, un autre universalisme ou un autre humanisme. Entre une autobiographie impossible (si l'on entend par là une réappropriation) et la marque du corps dans tout texte (car tout texte est autobiographique), il ne choisit pas.

A sa façon, il a transmis l'héritage. Il nous a généreusement fait don des traditions qu'il a reçues, de cette langue qui n'était pas la sienne et de cette autre langue qu'il a voulu restaurer comme promesse d'avenir, de sa prodigieuse inventivité et de son intonation toujours proche du débordement (voire du déferlement). Comme le ver à soie qui, dans un moment unique, perce l'écorce qu'il a engendrée, il a ouvert une eschatologie qui ne se refermera jamais.

Vivant, il se pleurait déjà lui-même. Il a écrit sa propre épitaphe, et peut-être aussi mis en scène dans ses textes sa propre disparition.

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Propositions

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Jacques Derrida, né un an après la mort de son frère Paul Moïse, a hérité du talith de son grand-père maternel, Moïse

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Derrida se sent double car il est presque le jumeau d'un frère mort

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Circoncision, je n'ai jamais parlé que de ça : limites, marges, marques, clôture, anneau, alliance, don, sacrifice, écriture du corps, pharmakos, coupure, ...

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Artaud dit la vérité contre laquelle il proteste avec violence : tout moi en son nom propre est appelé à l'expropriation familiale du nouveau-né

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Scar (coupure/cicatrice) : c'est l'eschatologie de la circoncision - car du jour de sa naissance l'enfant n'appartient plus à sa famille

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Derrida a reçu le nom hébraïque d'Elie : signe d'élection, don caché, appel silencieux d'un prophète

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Le "je" de Jacques Derrida s'est formé dans une expérience insituable de la langue : un interdit qui renvoyait ailleurs, à l'autre, à une autre langue

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Un souvenir d'enfance de Jacques Derrida : le ver à soie s'auto-affecte jusqu'au moment de "véraison" unique, imprévisible, où se perce l'écorce

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La question de l'"être-juif" organise à peu près toute la position citoyenne de Derrida et structure la logique de son travail de pensée et d'écriture

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Le premier texte publié par Jacques Derrida (1947) évoque sa mort, et son dernier texte (2004) sa survie

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Ce qui met Jacques Derrida en mouvement - la promesse d'un tout-autre, ailleurs, dans l'attente d'une langue - est inexplicable sans sa généalogie judéo-franco-maghrébine

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En l'absence de langue maternelle, quand le passé est indisponible, surgit le désir d'écrire pour restaurer une langue originaire - comme promesse d'une langue à venir

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[Derrida, le talith : une alliance avec l'imprononçable]

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J'ai perdu l'anneau de mon père, cette partie de moi dont le secret est jeté dehors, dans le pli d'un retour sur soi, d'un nouveau départ décisif pour l'alliance

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Etude pour un dessin d'après Glas (Valerio Adami, 1975, dessin rebaptisé "Ich" par Jacques Derrida)

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Le 23 juillet 1989, devant sa mère agonisante, Derrida défiguré fait l'aveu en son corps d'une conversion illisible

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L'écriture est un intense rapport à la survivance, non par désir que quelque chose reste après moi, mais par jouissance ici et maintenant de la vérité du monde en l'absence radicale de moi

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Mes fils incirconcis sont les seuls dont je redoute le jugement

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J'ai passé ma vie à enseigner pour enfin revenir à ce qui mêle au sang la prière et les larmes

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Fantasme de Jacques Derrida : "Je suis déjà dans la mémoire de ceux qui me survivent, assistent à ma disparition et pleurent"

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Jacques Derrida : "Je n'ai qu'une langue, et ce n'est pas la mienne"

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La voix de Derrida ne se laisse jamais expliciter autrement qu'à partir de l'éloignement ou de l'étrangeté du proche

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[Par son oeuvre, Jacques Derrida reste fidèle à ce qui arrive : l'oeuvre de l'autre, dont il contresigne l'événement]

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Je me rends à la langue - la mienne et celle de l'autre -, mais avec l'intention de faire qu'elle n'en revienne pas

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Derrida : "J'ai été le premier à avoir peur de ma voix, comme si elle n'était pas la mienne" - car le barrage devant son rythme, son timbre et son intonation risque toujours de céder

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L'écriture de Derrida est comparable à un film : bande-son jouissive par la composition, le rythme, la narration ou la mise en scène, plus que par l'effet de vérité

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Au fond de moi, je suis plus que tout autre un métaphysicien de la présence : je ne désire rien de plus que la présence, la voix, toutes ces choses auxquelles je m'en suis pris

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L'expérience de la mort, c'est que je suis obligé de penser à ça (mon anéantissement), et qu'aussi je suis hanté par un désir testamentaire : que quelque chose survive et soit transmis

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A sa mort, Jacques Derrida s'est rendu à lui-même un hommage de silence

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Biographie de Jacques Derrida

Jacques Derrida à Ris-Orangis en 2004

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