| Ce qui restera de l'oeuvre de Jacques Derrida est peut-être cela : la façon unique dont il a mélangé son oeuvre philosophique avec le récit de sa vie, son enseignement avec son héritage, la pensée avec la prière et les larmes, jusqu'à en faire une construction unique, un tableau textuel où l'archive ne se distingue plus du concept, le lointain ne se distingue plus du proche.
On ne fera pas de documentaire. On n'ira pas fouiller dans sa réalité. On ne cherchera ni la source du nom hébraïque qu'il a reçu le jour de sa circoncision (Elie), ni la psychologie d'un homme qui affirme redouter plus le jugement de ses fils que celui de ses pères, ni les circonstances de son expérience ambivalente de la langue française. De ses pères, il a perdu la bague [une marque d'alliance], mais il a gardé le talith [une autre marque d'alliance]. A sa façon, il s'est présenté comme eux : Voici le circoncis. C'était à lui de porter le poids de sa généalogie, comme il portait le poids de la mort d'un de ses frères, double presque jumeau, né avant lui, plus celle d'un autre frère né après lui - dédoublement asymétrique qu'on retrouve dans sa pensée et dans son nom.
Comme beaucoup de Juifs de sa génération, il est resté entre-deux : entre la voix et le silence, entre la survie et la mort, entre la parole et le sans-voix, entre l'enseignement et les tentations du mutisme qui se sont un jour concrétisées par une paralysie faciale, entre son être-juif dont il a dit qu'il organisait l'essentiel de sa position citoyenne et l'ambition folle de proposer une nouvelle Internationale, un autre universalisme ou un autre humanisme. Entre une autobiographie impossible (si l'on entend par là une réappropriation) et la marque du corps dans tout texte (car tout texte est autobiographique), il ne choisit pas.
A sa façon, il a transmis l'héritage. Il nous a généreusement fait don des traditions qu'il a reçues, de cette langue qui n'était pas la sienne et de cette autre langue qu'il a voulu restaurer comme promesse d'avenir, de sa prodigieuse inventivité et de son intonation toujours proche du débordement (voire du déferlement). Comme le ver à soie qui, dans un moment unique, perce l'écorce qu'il a engendrée, il a ouvert une eschatologie qui ne se refermera jamais.
Vivant, il se pleurait déjà lui-même. Il a écrit sa propre épitaphe, et peut-être aussi mis en scène dans ses textes sa propre disparition. |