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Nous vivons, chaque jour au présent, avec notre héritage. Il est notre être, il nous parle. Si nous recevons le langage, c'est pour témoigner de la possibilité de le recueillir, et même quand nous en rejetons une partie (ce qui est notre droit), nous n'échappons pas au statut du fils illégitime - ce qui est encore une autre manière d'hériter.
Pourtant les héritages sont multiples. Il y a :
- celui qui vient à nous sans même que nous le connaissions : trait, trace ou graphe. C'est une contrainte, une assignation.
- celui qui nous parvient comme une injonction à laquelle nous devons répondre. Un héritage n'est jamais simple, il abrite des secrets, des contradictions. L'héritier doit s'expliquer avec des spectres qui ne parlent pas d'une seule voix. Il faut qu'il fasse un choix. S'il choisit de reconnaître l'héritage comme sien, il s'expose à d'autres contradictions. Exemple : l'héritage de Marx. Marx n'est pas homogène, il y a plus d'un Marx. Lequel recevoir? Peut-on le dissocier d'autres héritages, comme l'héritage messianique? Lequel garder? Lequel transformer?
- celui qui s'invente à la manière de l'enfant qui, de lui-même, porte un jugement sur la tradition singulière où il s'inscrira. Car bien que tout héritage soit répétition, un héritage ne s'explique pas. Il est incontrôlable, inappropriable. Il ne se transmet pas sans désordre. C'est ainsi que l'Europe, héritière de bien des traditions, se définit par son potentiel de crise.
Un héritage ne peut pas être lu ou interprété de l'extérieur [comme prétend le faire l'historien ou le scientifique]. On ne peut l'éclairer qu'en s'y inscrivant, ce qui implique (irréductiblement) de l'ouvrir vers l'avenir.
En ce qui le concerne, Jacques Derrida ne renie pas son héritage juif, même s'il choisit de se détacher à la fois du peuple et de la religion.
Si l'on se place sous l'angle du légataire et non pas de l'héritier, n'oublions pas que, pour transmettre, il n'est pas suffisant de laisser un testament, il faut aussi être mort.
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