| S'il y a différance, il y a dissémination; et la dissémination se traduit en déconstruction. Les trois concepts associés au nom de Jacques Derrida sont inséparables. Que la dissémination n'ait pas connu un sort médiatique aussi spectaculaire n'est pourtant pas sans intérêt, car ce qui se propage à travers elle, ce qui se multiplie irréductiblement, est difficilement appréhendable dans l'écriture courante, logocentrique. Il faut une autre écriture, disséminatrice.
Avec la dissémination, les systèmes logocentriques d'oppositions duelles sont déplacés, et avec eux les valeurs statiques. Sous le même nom (par exemple responsabilité), viennent d'autres concepts. Les dissociations ne se fixent pas en oppositions binaires, les spéculations ternaires sont détruites. Le manque n'a pas de place. Tout commence par une pratique du quatre qui n'est ni circulaire ni dialectique, mais ouverte à l'altérité absolue. Un espace de dissémination (ou plusieurs) se déploie(nt).
Dans un texte, il n'y a pas que des contenus et des effets de sens. Il y a d'autres facteurs irréductibles, des marges, des restes extérieurs et intérieurs qui le biaisent et, depuis le commencement, le disséminent. Ces restes forment un autre texte qui n'est pas hors-texte. Aucune préface ne peut s'en détacher.
Ces restes ouvrent, dehors, un lieu où la trace est productive (Khôra). Elle déplace la mimesis, la prend dans une logique du supplément, dans une chaîne d'équivalences infiniment ouverte. Aucune forme de présence ne l'arrête. L'être est mis à l'écart. L'horizon sémantique est crevé. La dissémination interpose, elle opère entre... (fabriquant et suspendant les différences). Sans cesse, elle ajoute du code (non formalisable), brise l'unité du sens, elle prolifère sans jamais avoir été elle-même.
La dissémination suspend la référence (comme chez Mallarmé); mais une autre loi de référence revient dans le texte, comme chez Lautréamont, quand le réel sort de son trou. Elle instaure un autre espace, plus-que-présent.
La dissémination obéit à la loi de l'hymen qui est celle de l'inquiétante étrangeté freudienne (ce qui est le plus extérieur, étranger, est déjà en soi). Elle la redouble par replis successif et ne s'arrête qu'à la marge, par pliure - bien qu'elle n'ait ni commencement, ni fin. Elle est indissociable de la castration, mais résiste à l'ordre symbolique (lacanien), qu'elle contribue à défaire, à déconstruire.
La dissémination est un commencement car, avant elle, il n'y avait rien. Elle est un passage, une colonne tournoyante, invisible, qui s'extrait de la crypte et fait proliférer les lettres et les nombres.
Aujourd'hui, ce type d'écriture se généralise. La philosophie est remise en scène - dans le livre, hors-livre et sur la tranche du livre. Un espace de dissémination s'installe. Nous en perdons la tête. Le texte prolifère, y compris le discours d'assistance, qui prétend garantir sa vérité. Mais aucun signifiant originaire n'est produit. Le messianisme dont elle est porteuse ne promet rien d'autre que de multiplier les retraits et de maintenir l'espacement.
Il en résulte un chiasme : soit la dissémination est domestiquée par la conscience, le discours, le grand Livre, soit elle reste comme différence séminale. Elle figure ce qui ne revient pas au père.
On peut lire la dissémination comme une matrice théorique de la sexualité féminine.
L'homme hébraïque a anticipé ce parcours : dans sa structure littérale (Ich), il a toujours été disséminé.
Le projet Idixa se présente comme mouvement de dissémination, en surnombre par rapport au texte de Derrida, à la façon dont lui-même avait commenté Nombres, en surnombre par rapport au texte de Sollers. |