|
Archive fait résonner la mémoire du mot arkhè, qui nomme à la fois le commencement et le commandement. Pour qu'il y ait archive, il faut un lieu soumis à une autorité, avec ses techniques, ses réserves, ses principes et ses frontières bien définies. La mettre en oeuvre, c'est la mettre en ordre, l'institutionnaliser, la consigner et l'idéaliser en un corpus ou un système. Il y faut des pratiques, des technologies, des critères de classification (l'organisation hiérarchique, le titre), des méthodes d'appropriation - souvent violentes. Il y faut aussi un fonctionnement soumis au logos (logoarchie) et un archonte (au moins un), gardien des archives et premier dont on puisse dire qu'il leur ait obéi.
L'archive répond au désir d'origine et entretient l'idée que nous dépendons d'un commencement absolu. Si nous n'étions pas assignés à ce signe (une écriture qui ne commence jamais, mais qui entretient l'idée du commencement), si la différance ne s'inscrivait pas en ce lieu, l'archive ne pourrait prétendre à aucune légitimité.
Pour analyser le principe de l'archive (ou principe archontique), pour développer une "archiviologie" (science de l'archive), c'est de Freud qu'il faut partir. Nul mieux que lui n'a éclairé et déconstruit ce principe, avec ses mots à lui : Niederschrift (inscription ou consignation), Verdrängung (refoulement ou répression), Unterdrückung (répression ou suppression). Toute archive implique un retour du refoulé et un spectre qui, parlant à travers un archonte, fait la loi. Freud était en mal d'archive. D'une part, il croyait au primat de la mémoire vive; et d'autre part, il a découvert la pensée hypomnésique de l'archive, sa destruction irrémédiable, sous l'égide de la pulsion de mort. Avec lui, c'est la question du concept en formation, et aussi du concept en général qui est présentée sous un nouveau jour. En effet, le concept est une archive. La psychanalyse, nouvelle science de l'archive, met en question le statut de la science. Elle marque tous les domaines du savoir par une impression inoubliable : l'impression que Freud laisse en nous, sans doute vague et indéterminée, mais impossible à effacer.
Comme accumulation de traces mémorielles, l'archive est faite pour soutenir la mémoire. Mais cet archivage est aussi un oubli. Tout trace est finie; toute trace peut être détruite, s'effacer, se perdre. Reproduite comme supplément en un lieu extérieur, la mémoire défaille structurellement (hypomnésie) en tant que lieu d'expérience spontanée et vivante. En se substituant à la trace, l'archive la détruit et se fait anarchive - ce que Freud désigne sous le nom de pulsion de mort et Jacques Derrida sous le nom de pulsion d'archive. Cette pulsion pousse à interpréter les traces, à leur donner un sens, pour mieux les répéter.
Garder l'archive, c'est aussi mettre à mort l'archonte. Voilà qui peut ouvrir l'à-venir, et aussi le supprimer (son élimination complète conduirait au mal radical).
Aujourd'hui, de nouveaux supports transforment l'archive, en bouleversent les contenus et leur rapport à l'avenir. Avec les télé-technologies, la question de ses limites devient un enjeu politique majeur : jusqu'où faut-il collecter, enregistrer, mettre en ordre et à disposition? Où placer la limite entre public et privé? Comment préserver le secret? Le mal d'archive inauguré par Freud est pris dans un trouble, une surenchère qui brouille les savoirs. Quand le présent-vivant trouve une nouvelle forme de survie, l'image spectralisée, c'est un autre concept de l'archive qu'il faut repenser, où le virtuel ne s'oppose plus à l'actuel. Le livre traditionnel ne meurt pas, mais il se déconstruit, il perd son unité.
Un autre effet d'archive transforme l'objet archivé en sujet d'étude spectral, en interlocuteur virtuel de l'historien. Pour croire en l'héritage auquel l'archive enregistrée et consignée renvoie, il faut s'engager personnellement. C'est ce que fait, par exemple, Josef Hayim Yerushalmi dans son Moïse de Freud. Il ne peut lire le corpus freudien qu'en s'y ajoutant, en s'inscrivant et en l'inscrivant dans l'avenir, en se faisant le gardien de son indétermination, du poids d'impensé qui l'ouvre à la promesse.
Avec la circoncision, qui est elle aussi une archive, l'inscription vient de l'extérieur, mais le support est le corps propre - ce qui en fait, en même temps, une marque intime. De même que, chez Freud, la trace (externe) est enregistrée à l'intérieur, l'archive, qui commande [au sujet, à la société], est "intériorisée".
|