Prenons comme point de départ une idée banale, presque un cliché. Supposons, à la suite de Panofsky, qu'une nouvelle perspective, la perspective actuelle (dite aussi perspective immédiate) prenne la suite de la perspective classique, illusionniste, celle de la Renaissance. Pour décrire cette nouvelle perspective, reprenons les concepts de Jacques Derrida : le spectral, l'espacement, la différance, la dissémination. Relisons sous cet angle des pans entiers de la critique d'art.
L'espace contemporain a deux versants. Il est double, bifide, duplice. Appelons espace vocal sa face logocentrique et espace de dissémination l'autre face (l'envers). Supposons que les deux dimensions aient toujours existé mais que la première ait été seule lisible, jusqu'à ce que la seconde émerge sous une poussée inimaginable. (Avec son regard sourd, Goya se trouve à la croisée des deux). Admettons qu'elles se supportent l'une l'autre, malgré leur rivalité.
L'espace de dissémination a sa propre syntaxe : celle du plus. Un supplément hétérogène y fait irruption, le rendant indécidable, y produisant une perspective qui ne se laisse ni classer, ni cadrer. Les bornes que l'art officiel avait su imposer à la différance sont caduques. Le mouvement est incessant. Autorisée, voire prescrite, la dissémination est le nouveau terrain de jeu de tous les expérimentateurs. Voici Manet puis Cézanne : un réel qui n'imite pas. Il fut un temps où l'émergence d'une telle chose provoquait l'indignation.
On peut aussi présenter l'espace de dissémination en partant de l'autre côté. L'espace vocal est le genre de spatialité dans lequel, aujourd'hui, nous nous trouvons. Dans toutes les religions, des voix se sont révélées quelque part, et notre culture a tendance à tout commenter (insistance du logos). Depuis le tournant 19ème/20ème siècle, il se passe quelque chose de nouveau. La voix se sépare du corps. Sa portée s'étend démesurément. L'espace se remplit de voix qui ne sont plus sacrées, mais banales, usuelles. Cette tendance a été ressentie avant même l'émergence de la radio et du téléphone. Avec la télévision, le cinéma, la diffusion massive de la musique, Internet et quelques autres gadgets et/ou technologies en cours de développement, la tendance atteint une ampleur sans précédent. Ces voix échappent à leur propre présence. Elles deviennent enveloppantes, anonymes, obsédantes, elles creusent un envers qui troue l'espace, marque hétérogène dans le tissu vocal, dissémination de points inaudibles et imprononçables, déchets dans un monde que nous ressentons soit comme vide de voix (acousmatique), soit comme excessivement vocalisé. Elles font tenir l'espace et viennent à la place des images. C'est là que nous retrouvons l'espace de dissémination, c'est dans cette tension là que nous avons à vivre.
J'ai accumulé les propositions. Un jour, j'ai décidé le principe d'un coming-out - c'était plus facile à décider qu'à accomplir. Si j'emploie ce mot, coming-out, c'est que l'aveu ne portait pas seulement sur le concept, mais sur un contexte qui justifiait de présenter au public les deux versants incompatibles. J'ai imaginé un mode de présentation (devenu Idixa), une méthodologie, puis, partant de quelques notes et de mes auteurs préférés (dans la crainte de ne pas être à leur hauteur, de les trahir), j'ai commencé à écrire. Le résultat, c'est cela, Idixa.net. |