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L'espace de dissémination                     L'espace de dissémination
Source : Communauté vocale               Communauté vocale
Dick Mullison - "Ce qui se révèle quand ça arrive", Ed : Galgal, 2007, Page créée le 19 août 1995

Une voix singulière s'extrait de l'espace vocal

   
   
   
                 
                       

Un des traits principaux de l’espace vocal est d’être global. Cela tient à une propriété essentielle de la voix, son caractère vibratoire : par elle-même, une vibration ne s'arrête jamais. Ce caractère se manifeste par la dimension communautaire de cet espace. Il construit une communauté spécifique dans laquelle la voix expulse les formes traditionnelles. Il fait groupe en absorbant toutes les formes de singularité. Or tout groupe est fondé sur l’exclusion du tiers. Ici l’expulsion doit être vocale : sont expulsées les formes de vie qui ne répondent pas aux caractéristiques de cet espace.

L’espace vocal a pour particularité de disséminer les exclusions. Il y a une infinité d’expulsions vocales, comme il y a une infinité d’alephs.

L’exclusion n’est pas une annihilation. Toute voix peut s'exprimer, y compris la plus vraie. Mais elle ne passe pas dans l'espace, elle est inaudible pour la masse des gens.

La marginalisation (voire l’élimination) de la poésie dans le contexte culturel français (c’est peut-être différent aux US, je ne sais pas) est un exemple de ce processus. Le travail sur le langage que fait la poésie est incompatible avec toute forme de globalisation de l’espace. Il en est la négation. Dans cet univers, la poésie ne peut être que cosmique, méditative, émotionnelle. Elle peut jouer sur les mots, par sur le mot.

Quelque part, la voix singulière fait retour. Mais pour conserver sa singularité, une voix doit subir un traitement qui nous fasse clairement comprendre qu’elle n’appartient pas à l’espace courant. On peut la masquer, la déguiser, la ridiculiser. On peut la positionner comme intello, étrangère, etc... Les formes sont infinies (ce qui laisse, quand même, un place à la singularité), mais elles ont pour point commun l’expulsion de l’espace vocal.

Une voix singulière devient ridicule, volontairement ou involontairement. C’est une voix-pître, comme celle de Coluche qui grâce à cela, après sa mort, est entré dans le Panthéon National. On peut imaginer que s’il n’était pas mort, sa voix n’aurait pas été fondatrice dans l’espace médiatico-propagandiste qui nous gouverne. Le prix de sa singularité aurait été une éviction au moins partielle du champ social.

Le fait qu’une voix devait payer sa singularité par une certaine forme de dégradation sociale a été assumé de façon géniale par les dadaïstes. Ils ont tellement bien compris cela que, quand ils voulaient s’exprimer phonétiquement (à la manière d’une voix), ils ont pris un déguisement ridicule. En 1916, à Zurich, Hugo Ball s’est déguisé pour réciter un poème phonétique (ou poème abstrait) au Cabaret Voltaire. A Berlin (soirées dada de 1918), Raoul Haussmann danse ses poèmes de lettres. A partir de 1921, Schwitters profère son UrSonate. A Weimar (semble-t-il en 1922), Théo van Doesburg s’est déguisé pour lire un poème phonétique. Le surréalisme ne poursuivra cette focalisation vocale que sous une forme atténuée, affaiblie. Moment fondateur de la poésie dite sonore.

Certains auteurs ne se sont jamais départis de leur voix singulière, comme Jean-Luc Godard.

Il y a aussi des voix révolutionnaires, pour une raison ou une autre. Ceux qui ont vécu le mai 68 français n’oublieront jamais la voix de Cohn-Bendit (celle de l'époque, pas la voix-pître ni la voix normalisée telle que restituée aujourd'hui).

L’art actuel est un des moyens par lesquels survit la voix singulière. On le lui fait payer cher, notamment par sa marginalisation (comme en poésie). C'est le rapport de l'art à la Chose qui le sauve, pas sa fonction d’expression des voix singulières. Grâce à son rapport à la Chose, l’art est coté sur les marchés (contrairement à la poésie). Dès lors qu’une voix singulière peut avoir une valeur sur le marché, elle peut s’intégrer quelque part.

Tout cela n’empêche qu’il reste toujours des voix singulières inintégrables.

     


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