Comme nous expérimentons chaque jour l'espace vocal, nous ne le voyons pas. Quand la voix s'autonomise, se détache du corps (phénomène extraordinaire qui s'est généralisé à notre époque), quand elle se sépare des personnes, quand elle envahit tout, quand elle se répand et nous enveloppe en tant que sonorité, mais aussi métamorphosée en musique, images et autres artefacts, l'espace vocal prend forme, c'est-à-dire que les formes y sont prises, emportées au détriment de leurs caractères distinctifs.
A l'époque de la phonè ou du logocentrisme (c'est-à-dire, grosso modo, de Platon au début du 20ème siècle) la voix était associée à la parole. Elle portait la présence et l'idéalisation. Cette fonction n'a pas disparu, au contraire, elle s'exacerbe. Au présent de la voix succède sa pathologie, le présentisme. Mais le fait que la voix se sépare du corps disloque l'équilibre séculaire du vococentrisme humain. Goya s'en est aperçu dès le début du 19ème siècle, avant même la concrétisation d'inventions majeures comme la photographie ou l'enregistrement de la voix. L'évolution des techniques a accentué et radicalisé la crise du phonocentrisme.
C'est plus qu'une évolution, c'est un séisme qui enfante une autre dimension, l'espace de dissémination, qui sape la perspective traditionnelle de l'histoire de l'art et en institue une nouvelle, contemporaine : la perspective immédiate. En peinture, l'impressionnisme apparaît comme un avant-goût du grand basculement des années 1900-05. Nous avons du apprendre à vivre dans le compromis permanent d'un double mouvement. L'art en est sorti transformé, pris dans des catégories nouvelles comme l'artCri ou l'artPerte.
L'espace vocal est l'écho d'une déflagration qui affecte la pensée et le rapport à soi. Il est traversé de tensions, peuplé de fantasmes plus ou moins partagés et de voix prétendant à l'universel - non sans raison comme le prouve la mondialisation. Il étend notre système perceptif et engage le vécu de tous nos sens, nos affects, nos émotions. Ça sent dans l'espace, ça vit, ça touche, ça hurle et ça angoisse. Les pratiques et les objets les plus courants sont affectés. Ainsi se constitue un monde, un espace ouvert qui englobe tout.
Dans l'image vocalisée, l'oreille prend le pas sur le regard. Dans "audiovisuel", l'audio prévaut sur le visuel. Il se fait surmoi. L'image qui l'incorpore devient impérative. La source auditive s'impose à notre attention. Visible, elle est magnifiée; invisible (acousmatique), elle se spectralise. Pour la première fois dans l'histoire humaine, c'est ce dernier cas qui devient la situation la plus courante. De nombreux peintres en portent témoignage.
La forme vocale n'a ni lieu ni dimension. Elle est continue, dépourvue de surface. Aplatissant les différences, elle donne une impression de flottement, de liquidité. On s'y oriente difficilement, ce qui favorise un sentiment d'égarement, d'instabilité ou d'errance.
En se retirant, la voix transfère sa présence dans l'espace. De même qu'en musique, la voix parlée se transmue en instruments ou en chant, ce qui est spatialisé est transformé sans que ne disparaisse la voix initiale. Des voix refoulées reviennent comme des spectres, des trous ou des points de fuite.
L'espace vocal est une force d'apaisement. Il domestique et séduit les puissances destructives. Il tente de restaurer l'unité du corps et de la voix. Il élargit notre sphère de contact avec les autres et nous installe provisoirement dans un espace commun. Il répare.
Il montre l'invisible. Il imaginarise la voix.
Le cinéma est le principal art de notre époque. C'est aussi le premier des arts vocaux, qui affecte et infecte toute l'imagerie contemporaine, son rythme comme ses modes de présentation (montage). On ne sait plus si le monde se projette dans le cinéma, ou si c'est le cinéma qui se projette dans le monde.
L'espace vocal inaugure un nouveau déploiement du logos. Il faut qu'il parle, qu'il se transforme en logophonie. Internet, cette vaste conversation qui semble produire sa propre légalité, y concourt. Ce n'est pas un hasard s'il est vécu comme cyberespace, espace métaphorique, nouant par l'hypertexte un rapport nouveau entre le texte et la voix.
Depuis le départ, la philosophie de Jacques Derrida a pris acte de la place privilégiée de la voix. Il l'a située du côté de la présence, du phonocentrisme et du discours. Il a élaboré autour de sa spatialité ou son engloutissement. La différance n'est-elle pas son auto-affection? Et la déconstruction, autre mot fétiche, ne s'arrête-t-elle pas à l'indéconstructible, qui est l'innommable de la voix? Ne vivons-nous pas dans la hantise de la voix spectrale?
Pour construire l'autre perspective, dite aussi perspective immédiate ou forme symbolique des temps actuels, je pars donc de la voix. Mais la déconstruction, comme l'art contemporain, résiste à l'extension vocale. |