A partir de quand le cinéma devient-il vocal? Dès le début. Le spectateur tout-percevant, en état de toute-puissance, est toutes-oreilles. Même un film muet déborde de parole. Le discours ne s'y entend pas, mais se voit dans tous les coins de l'image. La sonorisation (notamment les bruits) donne au spectateur une impression de réalité proche de l'hallucination. C'est pourquoi on l'amplifie toujours plus dans les salles. Bien que situé aux bordures du champ visuel, le son résonne, il nous rapproche des fantômes des acteurs.
Le cinéma parlant s'efforce de faire coïncider la voix et l'image. Il y réussit parfois dans le temps (synchronisation), mais jamais dans l'espace. Comme les haut-parleurs ne se déplacent pas, le son ne provient jamais de sa source. Nous sommes tellement habitués à ce genre de distorsion que nous ne les remarquons plus. La voix qui est dans le film rôde aussi à l'extérieur. On s'y accroche comme par un cordon ombilical. Elle arrive doublement à nos oreilles : directement et par effraction. Elle exige de nous, dans le même temps, le plaisir et la soumission.
Le cinéma mobilise au moins deux sens : la vision et l'audition. Il affecte aussi le toucher en l'inhibant. Par son intermédiaire, l'espace vocal tend à se généraliser à tous les sens.
Lorsque, après la période de domination des avant-gardes et de l'art abstrait, certains peintres ont voulu revenir à la figuration, ils se sont ajustés sur le cinéma. Adaptant ses techniques, ils ont, eux aussi, fait parler l'image. Leur monde était une projection de l'écran, et leur perspective spontanée celle du montage.
Le cinéma invente une nouvelle expérience de la croyance, que Derrida qualifie de spectrale. Les voix du cinéma y héritent de secrets perdus.
|