Il est banal de dire que le cinéma est le seul véritable art populaire, l'art du 20ème siècle. De même que la photographie a bouleversé la peinture du 19ème siècle, le cinéma a changé la littérature et contribué à la marginalisation relative de l'art dit contemporain. En s'imposant, avec ses normes, comme seul art traditionnel vivant - et peut-être aussi seul art véritablement moderne -, il a rejeté à la périphérie une multitude de pratiques qui ont le tort de ne plus soutenir suffisamment le désir.
Par le cinéma, l'humanité actuelle s'expose. Elle se projette en même temps qu'elle se vit. Se saisissant au présent, elle prend une empreinte d'elle-même. A la place des grands récits abandonnés, on y trouve des petits récits ou des embryons d'épopées comme le western, en relation avec les événements politiques, économiques ou culturels familiarisés par les médias. Bien que nous soyions seuls devant l'écran, c'est une industrie faite pour la reproduction et la diffusion massives.
Le cinéma n'est ni de la photographie animée, ni de la peinture sonorisée. Il fonctionne par montages et associations, avec ses propres appareils, langages et codes tellement intégrés à la langue courante que nous les oublions. C'est une charnière entre voix, industrie, jouissance, inconscient et formes de la vision. Quels que soient son thème et sa forme, il fabrique de la fiction, de l'imaginaire.
Le cinéma arrache des témoignages au réel. Il livre sans retenue le spectateur à l'impression de réalité, à la croyance, sans ignorer qu'il s'agit d'illusion. Prenant appui sur un double retrait (la scène filmée, la personne du spectateur) et sur la quatrième dimension (mouvement et son) qui restitue une certaine continuité du réel, il peut faire complaisamment croire que le monde projeté est réaliste. Bien entendu personne n'est dupe [sauf André Bazin]. C'est tout son charme.
Le spectateur est seul. Il fait le vide en lui. Par un pur acte de perception, il se met en rapport avec l'objet tout en le gardant à distance.
Voir un film, c'est plonger dans un rêve. Comme dans les vrais rêves, il y a une part d'érotisme. Exhiber est toujours obscène, mais avec des dispositifs comme le gros plan, la profondeur de champ ou la succession rapide des cadrages, on accède à une proximité inédite. Nous entrons en relation avec le fantasme d'autrui, nous hallucinons ce qui est vraiment là. Nous n'avons pas à nous gêner. Provisoirement, la promiscuité, le retour à l'adolescence et bien d'autres comportements inusuels ne sont plus interdits.
Les films montrent des spectres qui nous sont plus ou moins familiers (comme ceux de la scène primitive), mais qui chaque fois se produisent de nouveau. On peut toujours comprendre plus ou autre chose que ce qu'ils racontent.
Le cinéma est est un art impur qui mélange les autres arts. Roman, musique, peinture, théatre se redéfinissent par rapport à lui. Il porte l'esthétique contemporaine. Il modèle l'espace, y intégrant le son et la voix. Il nous habitue à de nouveaux critères de vraisemblance.
La mobilité de la caméra ouvre de nouvelles libertés, délivre des carcans. Elle donne la primauté à l'événement.
Le cinéma évolue. Les langages se succèdent. Les codes se confrontent et se transforment. L'accent peut être porté sur le détail ou sur la globalité du réel.
Il faut bien que notre époque se fasse une idée d'elle-même. C'est ce que j'appelle la perspective contemporaine ou espace vocal. Peu importe le vocabulaire. Il faut une mise en ordre qui implique le désir, organise les représentations, mette en place des textes et des intertextes, les intègre dans des discours. Le cinéma, tel qu'il fonctionne, prend en charge cette mise en ordre. Il en donne le cadre. Par ses montages, il soumet l'espace à la voix. Il nous fournit un modèle de vision par rapport auquel nous nous repérons.
Il produit un régime de croyance, que Jacques Derrida qualifie de spectral.
On peut considérer chaque film comme une contribution à la tâche immense, toujours recommencée, d'imaginer l'espace dans lequel nous sommes. |