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Jacques Derrida reprend à son compte le reproche fait par Heidegger à l'humanisme classique : il n'interroge jamais le concept d'homme. Quelle est son origine? Son histoire? Ses limites? En postulant l'unité de l'homme (qui ne se distingue pas de celle de Dieu), l'humanisme reste une métaphysique. Les définitions classiques - par exemple celle qui situe l'humain comme être parlant - entretiennent le rêve logocentrique d'une structure ordonnée, d'une présence pleine et rassurante fondée sur une parole vive, supposée vraie, adéquate et authentique, qui n'est autre que celle du père. Même chez Heidegger (avec le Dasein), cette parole fait retour.
Cette réserve essentielle ne l'empêche pas de poser la question, comme (presque) tout philosophe, du propre de l'homme - mais il la pose à partir d'une inquiétante étrangeté, d'une menace. Et si l'homme n'était qu'un fantôme? Et si son point de départ n'était pas en lui, mais dans un élément antérieur [voire extérieur] au langage (le gramme, ce concept irréductible et imprenable, qui structure le mouvement de l'histoire humaine)? Et s'il n'était rendu possible que par une faculté, la supplémentarité, qui n'aurait pas de contenu déterminé, ne serait rien de particulier - juste une virtualité, une différance? Des termes de la tradition occidentale comme passion, imagination, parole, liberté, perfectibilité, etc..., désignent cette faculté de substitution d'un organe à un autre, d'un mot à un autre, etc..., cette faculté d'invention, de production d'événements. Si nous avons une essence, elle n'est pas dans le langage lui-même ou dans son usage, mais d'une part dans la possibilité d'en hériter, d'autre part dans la capacité à promettre. L'homme est celui qui témoigne de ces deux possibilités, qui se confondent avec la supplémentarité.
On peut aussi partir de l'autre côté, d'un donner la mort. L'onto-théologie humaniste ne présuppose-t-elle pas le sacrifice animal? La peine de mort n'est-elle pas, elle aussi, le propre de l'humain? Mais face à des événements comme la "solution finale", il est aucun humanisme qui tienne.
La notion de crime contre l'humanité mondialise l'idée d'une sacralité de l'humain. Sans contester l'utilité pratique de la notion, Derrida n'emprunte ce chemin qu'avec beaucoup de prudence. Prenant acte de l'ébranlement d'aujourd'hui, quand l'être s'éloigne du nom de l'homme (ce qu'il appelle les fins de l'homme), il propose de penser un nouvel humanisme - ou encore un autre humanisme, ou de nouvelles Humanités - messianiques, c'est-à-dire dépourvues de contenu. Dans des lieux ou des espaces de résistance critique comme l'université, au-delà de l'homme, une production d'oeuvres singulières, une pensée affirmative du jeu, une méditation de l'écriture, multiplient les signes, sans vérité ni origine.
Cela ne conduit pas à abandonner la dignité de principe de l'homme [telle que postulée par Kant], mais à la fonder sur autre chose : la justice, qui met en question toutes les partitions qui instituent ce qu'on appelle le sujet (adulte/enfant, homme/femme, humain/animal). En rejetant la distinction dogmatique homme - animal - végétal, on accepte une responsabilité à l'égard de tous les vivants.
Autre dimension du plus (dans le champ de la vision) : on ne fait pas que voir avec l'oeil, on peut aussi pleurer, implorer.
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