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Espacer, c'est mettre de l'écart, interposer. Il ne s'agit pas d'interposer une seule fois quelque chose qui se stabiliserait; il s'agit de maintenir le mouvement, de prolonger l'interposition, à chaque fois de façon différente. Si le mouvement se répète, c'est à la façon du mot entre : entre ceci et cela, entre le dedans et le dehors, entre l'homme et la femme, entre le continu et le discontinu, entre mimesis et mimique, etc... Un hiatus est creusé, les parties entrouvertes restent distinctes et laissent place à une syntaxe. Mais le mot "entre" n'a pas de valeur en lui-même. C'est une sorte de passe-partout, indéterminé, indécidable, inintelligible (comme la khôra de Platon, le subjectile d'Artaud). C'est un pur mouvement, un simple jeu, une différance qui ne résoud aucune contradiction.
Toute oeuvre, d'une façon ou d'une autre, met en oeuvre la question de l'espacement. Quelle que soit sa forme - musicale, littérale ou conceptuelle -, elle institue un spatial, un spacieux. Cela vaut pour son auteur, pour ses commentateurs comme pour ses destinataires; cela vaut pour la littérature, le dessin, le cinéma ou n'importe quel genre. On ne peut pas voir une oeuvre directement; elle met de l'écart, elle fait désirer l'écart. On ne peut pas l'entendre directement, elle suppose l'écoute de l'autre, qui est imprévisible. Il faut qu'elle brouille les frontières, qu'elle laisse le corps inscrire sa puissance d'invention singulière.
L'espacement ne désigne rien de particulier. Il n'est que le lieu d'une hétérogénéité, un mouvement, une pression du dehors qui empêche l'oeuvre de se fermer sur elle-même.
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