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TABLE des MATIERES :

                            NIVEAUX DE SENS :

 DERRIDEX

Index des termes

de l'oeuvre

de Jacques Derrida

Un seul mot - ou un syntagme.

         
   
Freud, une scène d'écriture                     Freud, une scène d'écriture
Sources (*) : L'oeuvre derridienne, vaccin contre le pire               L'oeuvre derridienne, vaccin contre le pire
Pierre Delain - "Pour une œuvrance à venir", Ed : Guilgal, 2011-2017, Page créée le 26 août 2015 [La] matrice derridienne (ce qui s'en restitue)

[La scène d'écriture freudienne, "auto - bio - thanato - hétéro - graphique", fait oeuvre]

[La] matrice derridienne (ce qui s'en restitue)
   
   
   
                 
                       

1. En général, une scène d'écriture est double :

- d'une part elle s'accorde avec la structure formelle de l'écriture (l'archi-écriture) telle que Derrida la décrit : effacement de l'émetteur, perte de l'origine, destinerrance.

- d'autre part, c'est une scène, c'est-à-dire un lieu où l'écriture se donne à lire sur un mode maîtrisé, conjuré, signé (une œuvre).

Cette expression, introduite à propos de Freud, renvoie à la même ambivalence : d'un côté la pulsion de mort, irrecevable et intraitable, de l'autre le principe de plaisir, qui ouvre à la possibilité d'une maîtrise ou d'un pouvoir. Elle se rencontre pour la première fois dans une conférence prononcée en mars 1966, Freud et la scène de l'écriture. Derrida y insiste sur le mot "scène" en lui conférant la double autorité du titre et de la conclusion. Dans Spéculer - sur "Freud" (texte de 1975 paru en 1980), l'insistance continue mais avec une nuance : la scène d'écriture remplace La scène de l'écriture, comme si désormais ce n'était plus l'écriture le personnage principal, mais la scène elle-même. Dans le texte freudien analysé par Derrida, Au-delà du principe de plaisir, il est effectivement question du récit d'une scène : le jeu de son petit-fils Ernst (entré dans l'histoire sous le nom : Fort/Da).

 

2. Les scènes freudiennes.

De quelle scène (ou quelles scènes) s'agit-il?

- scène de l'appareil psychique, de l'Esquisse, du Bloc magique ou des énergies dont il faut empêcher ou refouler le passage : une scène de frayage, où les traces peuvent faire retour.

- scène de la cure, avec son actualisation, le transfert.

- la scène singulière de Freud écrivant le livre : Au-delà du principe de plaisir. Dans le texte de 1975 par rapport à celui écrit en 1966, c'est un élément nouveau, un paradigme, voire une représentation, du texte freudien ou de l'oeuvre de Freud en général qui met doublement en scène la spéculation freudienne ; (a) une spéculation gratuite, sans borne - celle qui conduit à la pulsion de mort; (b) une spéculation contrôlée, dominée par le principe de plaisir, calibrée pour que perdure l'institution attachée au nom de Freud. Cette dernière scène est visualisable : on y voit par exemple le fondateur qui distribue des bagues aux disciples, ou encore le grand-père qui observe et interprète le Fort/Da de son petit-fils.

- la scène de famille, voire généalogique, coexiste avec la scène d'écriture.

Entre ces différentes scènes, il y a condensation, synthèse. De manière irréductible, cet ensemble de scènes "fait-oeuvre". La mise en scène et le "faire-oeuvre" sont indissociables.

 

2. Irrésolution.

La scène d'écriture freudienne reste irrésolue. Elle ne tranche pas. Dans Au-delà du principe de plaisir, Freud propose des explications, des concepts, il argumente, mais il reste toujours au bord de la décision. Il pourrait, par exemple, dire que la pulsion de mort (la tendance au retour au monde inorganique) gouverne le principe de plaisir; mais il ne l'affirme pas. Il tient, malgré tout, à laisser toute sa place au principe de plaisir. Il ne prend pas position, sa thèse reste une athèse.

Jacques Derrida tire de cette irrésolution une conséquence qui peut paraître étrange. Puisque sa spéculation ne s'arrête pas sur une conclusion, mais au point où il décide de s'arrêter, c'est qu'il n'a pas à se justifier. Il ne succombe pas au discours, mais se permet de trancher selon son bon plaisir. Sa scène d'écriture se rapproche, sur ce point, de la gratuité d'une oeuvre. Aucun modèle préétabli, aucun code, aucune convention, aucune instance, aucune philosophie, aucun concept concevable (même scientifique, et même ses propres concepts, ceux qu'il avait élaborés auparavant), aucun genre, ne prédétermine son texte. Telle est l'une des caractéristiques, probablement généralisable, de la scène d'écriture.

 

3. La scène "auto-bio-thanato-hétéro-graphique" - où la vie et l'écriture se confondent avec l'œuvre.

Derrida désigne, par ce mot-valise, l'emboîtement des différentes scènes. A l'exception d'une fois, il se présente toujours, dans Spéculer - sur "Freud", de manière fragmentaire :

a (p291). L'autothanatographie apparaît à propos de la crainte de Freud de mourir d'une maladie grave. Qu'est-ce qui tient ensemble la question de la mort en psychanalyse, l'autobiographie de Freud (le bios) et l'histoire du mouvement analytique? Une écriture qui "pourrait bien virer d'un instant à l'autre vers l'hétérothanatographique".

b (p354). Avant le dernier mot, graphique (mot-retrait, mot-post-scriptum), féminisé du côté de l'hymen, sont venus deux couples opposés et unis, auto-hétéro et bio-thanato. Dans l'oeuvre, l'auto-hétéro-affection enveloppe (comme une grenade), entoure, enserre, la-vie-la-mort, cet ensemble aporétique dont Freud n'arrive pas à se dépêtrer, car il est peut-être porteur d'un excès d'énergie non liée, d'un en-trop de dissémination. En 1923, l'irruption du cancer de la bouche, suivie immédiatement par la mort du jeune frère de Ernst (Heinerle) "entraîne la spécularité autobiographique dans une autothanatographie d'avance expropriée en hétérographie".

c (p356). L'œuvre de Ernst, le fort:da, se transforme en oeuvre freudienne (l'Au-delà du principe de plaisir), "comme travail du demi-deuil et spéculation à l'oeuvre sur soi-même, comme grande scène du legs, abîme de légitimation et de délégation" (p356). Le jeu de la vie et de la mort, qui fait pleurer Freud, produit l'oeuvre par excellence - qui n'est pourtant pas et ne peut pas être (à cause de son irrésolution) l'"oeuvre en tant qu'oeuvre".

d (p357). Le mot-valise apparaît une seule fois avec ces cinq éléments pour nommer, justement, une scène d'écriture : "Le legs et la jalousie d'une répétition (jalouse d'elle-même déjà) ne sont pas des accidents survenant au fort : da, ils en tirent plus ou moins strictement les fils. Et l'assignent à une scène d'écriture auto-bio-thanato-hétéro--graphique. Cette scène d'écriture ne raconte pas quelque chose, le contenu d'un événement qu'on appellerait le fort : da. Celui-ci reste irreprésentable mais produit, s'y produisent, la scène de l'écriture".

La distinction et le lien se font, dans cette citation, entre scène d'écriture et scène de l'écriture. Cette dernière est le produit, tandis que la scène d'écriture (celle d'Au-delà du principe de plaisir) est l'acte. Or dans cet acte, on notera qu'il y a deux composantes, séparées par un tiret redoublé [le redoublement du tiret est de Derrida, il se trouve dans le texte]. Et celui-ci de commenter lui-même le redoublement : "Il y a plus de dix ans, jusque dans ses dernières lignes, Freud et la scène de l'écriture donnait à suivre un pas de Freud. Ceci - revenant en supplément différé - reste à suivre".

Qu'est-ce qui est à suivre? Un parallélisme entre écriture et marche. Lorsqu'elles prennent la signification du coït, dit Freud, elles sont abandonnées. Refoulement et frayage vont de pair, et c'est exactement ce qui arrive avec l'oeuvre. Lorsque l'écriture [qui est aussi la marche de l'hymen] est abandonnée, arrêtée, marquée d'un retrait, alors s'inscrit l'oeuvre, c'est-à-dire, dans le vocabulaire du mot-valise, la graphique, séparée du reste par un double tiret, celle qui est nommée dans Spéculer - sur "Freud" à plusieurs reprises, de manière plus explicite, graphique de la différance. L'originalité de la spéculation freudienne selon Derrida, même si elle n'est pas énoncée comme telle, c'est qu'elle interroge cette graphique pour elle-même.

e (p403). Freud est pris dans une "dé-marche textuelle (autobiographique, hétérobiographique, thanatographique, tout cela dans le même écheveau)".

f (p419). Tout cela nous conduit vers l'une des conclusions derridiennes : "Et surtout, nous l'avions déjà reconnu, nous sommes dans un domaine sans domaine où la recherche du propre, loi des lois et loi sans loi, excède toutes les oppositions et par excellence celle de la vie et de la mort. La pulsion de mort poussant à l'auto-destruction, au mourir-de-sa-propre-mort, le propre s'y produit comme autothanatographie et s'écarte de lui-même dans de "rapport", cette "relation", ce "récit" pour que nous ne sachions plus très bien ce que nous disons quand nous disons propre, loi du propre, économie, etc".

La recherche du propre (celle qui conduit Freud à ne jamais renoncer à la domination du principe de plaisir) ne peut échapper au procès d'exappropriation qui structure ce même principe. De même qu'il y a toujours-déjà de la pulsion de mort dans le principe de plaisir, il y a toujours-déjà de l'inconditionné dans le conditionné, et Freud, pris par les événements de sa biographie, doit continuer à travailler, préférer le demi-deuil au deuil, malgré la "fatalité" (inconditionnelle) des événements de sa vie. Ce travail, qui lui permet de ne pas sombrer, explique-t-il à ses interlocuteurs, dans le désespoir et la dépression, c'est son oeuvre.

 

4. Faire-œuvre des pulsions de mort.

cf : [L'oeuvre est le lieu où les pulsions de mort sont indissociables d'une graphique de la différance] §1, §2, §3.

cf : Ce qui "fait-oeuvre", dans la scène d'écriture d"Au-delà du PP", est plus originaire, plus indépendant, plus insaisissable que ce qu'une esthétique guidée par le PP pourrait saisir.

cf : Si la psychanalyse avait été reconnue comme science, Freud l'aurait payé de son nom - mais c'est comme "oeuvre" qu'elle opère, inséparable d'un effet de nom propre.

 

 

 

 

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Propositions

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[Derrida, Freud, la psychanalyse]

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Ce qui "fait-oeuvre", dans la scène d'écriture d"Au-delà du PP", est plus originaire, plus indépendant, plus insaisissable que ce qu'une esthétique guidée par le PP pourrait saisir

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La scène d'écriture freudienne reste irrésolue, sans bord, sur la ligne de plus haute tension, sans franchir la limite de l'"Au-delà du principe de plaisir"

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Freud parle depuis une scène d'écriture où son bon plaisir a le dernier mot; en ce non-lieu, il est acquitté de toute dette

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[Pour conjurer le risque de déraillement apocalyptique, il faut qu'une scène d'écriture se lie, stricturellement, à l'œuvre, au nom propre]

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Chez Freud, il n'y a jamais "la" répétition, mais une stricture différantielle qui enserre le principe de plaisir, comme un lacet de chaussure, et induit une déconstruction générale

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Par le jeu du Fort/Da, Freud s'assure du retour du principe de plaisir dans sa maison (la psychanalyse), sa famille (son petit-fils), il reproduit sa marque dans l'institution

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Le jeu du Fort/Da, c'est aussi celui de l'écriture freudienne qui s'auto-institue en donnant à lire la structure formelle de ce qu'elle fait : une proximité qui s'éloigne en abyme

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Freud ouvre une nouvelle charte pour l'autobiographie : celle où l'inscription d'un sujet dans un texte est aussi la condition de la performance de ce texte

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Si la psychanalyse avait été reconnue comme science, Freud l'aurait payé de son nom - mais c'est comme "oeuvre" qu'elle opère, inséparable d'un effet de nom propre

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L'hypothèse de l'"athèse" chez Freud, c'est que la structure de son texte, sa spéculation, ne correspond à aucun genre, aucun concept concevable, aucun modèle préétabli

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