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Derrida, le dessin                     Derrida, le dessin
Source : Derrida, l'art, l'oeuvre               Derrida, l'art, l'oeuvre
Jacques Derrida - "Mémoires d'aveugle, L'autoportrait et autres ruines", Ed : RMN, 1990, p10 et 46

Tout dessinateur est aveugle, ou sinon c'est l'opération du dessin ou le dessin lui-même qui compose avec l'invisible

     
     
     
     
                   
                         

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Derrida présente au début de son livre, Mémoires d'aveugle, les hypothèses sur lesquelles il s'appuie. Pourquoi avoir choisi le thème des dessins d'aveugle? Ce choix repose sur deux hypothèses. Premièrement, dessiner implique un certain aveuglement; et deuxièmemement, tout dessin d'aveugle est une interrogation sur la possibilité même du dessin. Nous en sommes au premièrement. Etymologiquement, ab oculis signifie sans les yeux, et non pas depuis les yeux; or c'est effectivement sans les yeux qu'on dessine.

Dire cela, n'est-ce pas aller contre le bon sens (p48)? N'est-ce pas céder à une provocation facile? Monet n'a perdu la vue qu'à la fin de sa vie; mais Monet était peintre, pas dessinateur. Le dessinateur, lui, est en proie à une prolifération de l'invisible, qui prend trois aspects :

- à l'instant où la pointe du trait touche la surface, le dessinateur est dans la nuit (p50) (il ne peut pas regarder en même temps le modèle et ce qu'il trace). Derrida appelle cela l'aperspective de l'acte graphique. L'inscription du trait ne se règle pas sur ce qui est déjà visible (par exemple le modèle), mais sur un invu en voie d'être inventé (le trait), sur un frayage.

- une fois tracé, le trait ne se voit plus (p58). Il se retire; ce qui se voit est le dessin. Il n'en reste que des différences, des espacements, un contour, une limite.

- en se retirant, le trait laisse une figure qui consonne avec le discours (p60). Il articule une parole ou un cri, une certaine rhétorique du récit ou de la mémoire. (Le dessin lui-même s'efface devant ce qu'il signifie).

On ne peut pas établir de hiérarchie entre les trois aspects. Chacun désigne une dimension primordiale de l'acte de dessiner. Ils ne se succèdent pas non plus dans le temps, car tous trois sont toujours impliqués. On peut en résumer ainsi la logique :

- la vision laisse place à l'acte de dessiner;

- le trait laisse place aux différences et espacements qui composent le dessin;

- le dessin laisse place au discours, voire au logos.

Ainsi l'invisible prolifère-t-il par empilement de retraits. Il en résulte quelque chose qui est de l'ordre du récit, de la nomination, comme si ces proliférations de l'invisible conditionnaient la visibilité du discours.

Voici ce que dit Degas (cité par Gilles Neret in Eugène Delacroix, Ed Le Monde p57) : "C'est très bien de copier ce qu'on voit, c'est beaucoup mieux de dessiner ce que l'on ne voit plus que dans sa mémoire. C'est une transformation pendant laquelle l'ingéniosité collabore avec la mémoire. Vous ne reproduisez que ce qui vous a frappé, c'est-à-dire le nécessaire. Là, vos souvenirs et votre fantaisie sont libérés de la tyrannie qu'exerce la nature. Voilà pourquoi les tableaux faits de cette façon, par un homme ayant une mémoire cultivée, connaissant les maîtres et son métier, sont presque toujours des oeuvres remarquables. Voyez Delacroix".

     


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